« Le changement »

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Bernard Charbonneau

Le changement
(1990)

Conclusion : devenir soi-même

Changer ? Si c’est seulement pour changer cela ne veut rien dire. Je vous apprends que vous avez le cancer, quel changement dans votre vie ! Quoi, vous faites la gueule ? Refuseriez-vous le changement ? Vous répliquez que vous n’êtes pas pour n’importe lequel. À la bonne heure ! Voici la réponse ! Ce n’est pas le changement que vous souhaitez mais celui que vous jugez positif. Si vous le savez, vous êtes sur la bonne voie. Le seul moyen de mettre un terme au délire du changement qui mène à n’importe quel celui-ci, est d’en profaner le tabou en le soumettant à la question. Lequel ? Il suffit de ce mot pour tout changer, et pour de bon cette fois. Changer ? Quoi ? Pourquoi, comment ? S’agit-il du changement que j’ai mûrement choisi ou de celui qui me tombe du ciel sur la tête ? Vers quelles fins fastes ou néfastes me mène-t-il ? Par quel chemin et à quel train ? Cela seul importe.

En soi le changement n’est qu’abstraction meurtrière, décomposant la vie en charogne grouillante, en attendant le terme : l’immobilité d’un tas d’os. L’élan de la vie prend toujours appui sur quelque point fixe ; le jeu des deux fait qu’au lieu de se dissoudre elle croît. Si le paysage n’était pas enraciné, il ne défilerait pas ainsi derrière les vitres de l’auto : s’il n’y avait en l’homme un axe immuable, il ne parlerait pas de changement. C’est ce qui ne varie pas dans la nature ou dans l’homme qui mesure la vitesse, donc au-delà d’un certain point engendre son vertige. Alors pour la fuir nous nous absorbons en elle, refusant de confronter le changement à ces jalons externes, d’abord internes, sans lesquels nous n’en aurions pas connaissance. Au fond, d’une autre façon que les sociétés synchroniques réfugiées dans l’instant éternel, la nôtre fuit la contradiction de tout homme qui se découvre précipité dans le temps parce qu’il rêve d’y échapper. Contradiction déchirante, sans laquelle pourtant nul n’accouche de sa liberté. Tout l’art est de tenir bon entre ses deux termes, en mettant l’accent selon les temps sur le devenir ou la permanence. On devine lequel aujourd’hui.

Tout changement créateur est pour une part conservateur, fruit d’une connaissance de ce qui ne doit ou ne peut être changé : autant des fins intemporelles qui lui donnent un sens, que des limites et des coûts de la transformation des choses et des hommes.

Sans vérité fixant un but à son mouvement le changement s’égare. Or le propre de toute vérité, de la plus haute à la plus humblement matérielle, est son immutabilité. Elle est, tel Dieu lui-même. Tu aimeras ton prochain… Tu ne tueras pas… Tu ne déroberas pas le bien d’autrui… Ceci reste vrai par les temps qui courent. Et on le dira aussi d’une réalité : sans air ni eau, pas de vie sur terre. L’opinion sur Waterloo peut changer selon les époques, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a eu lieu le 18 juin 1815 et que Napoléon, non Wellington, y fut vaincu. Ceci jusqu’à la fin des temps. Sans ces pieux plantés dans le courant il n’y aurait pas plus d’Histoire que si la tradition l’avait à tout jamais fixée. Ce sont eux qui permettent à l’historien objectif de refuser les modes, sans eux l’histoire ne serait que subjectivité collective constamment changeante.

Mais, spirituelle ou matérielle, la vérité nous domine de très haut, et le mystique comme le savant doit courir après. Elle est… quelque part là-haut ou dans les entrailles de la matière. Et pour l’atteindre il n’y a qu’un chemin. Elle est sens, dans toutes les significations du terme. Sans cet oméga, qui est aussi alpha, le changement ne mènerait nulle part. Ou plutôt probablement tournerait de plus en plus vite en rond, pour s’écraser finalement au plus creux et plus dur du Maelström.

Ainsi orienté par une étoile qui ne varie pas, un homme peut avancer vers son but. Individu ou société, il ne se « développe » pas en taille, tel un dinosaure, il croît en qualités et complexité. Changement ? Non, évolution ou progrès. Seulement, entre l’alpha et l’oméga le chemin n’est pas donné d’avance, bloqué sur les rails d’une montée fatale, comme l’Évolution du quark à la Noosphère. À la liberté de chacun d’ouvrir sa route à ses risques et périls dans la jungle des hasards et des nécessités. Mais pour qui a foi dans sa vérité, peu importent les avatars de sa quête.

Pas de croissance et de progrès sans continuité. Or le Changement livre au flot discontinu de l’Actualité. Sans mémoire, impossible de progresser sur sa route. Grâce à elle les leçons et l’acquis du passé enrichissent le présent et préparent l’avenir. Hier n’étant plus absurde à demain, plus de raison de fuir dans l’un ou l’autre. Restant eux-mêmes au lieu de se renier, un individu ou un peuple édifient au présent leur identité. Ils croissent en être et pas seulement en taille. En attendant l’inévitable jour où, tels qu’en eux-mêmes, leur fin les change.

Un homme diffère avec le temps, mais il n’engrangera sa récolte que s’il conserve son identité : si son nom et prénom désignent le même individu et non un autre. Si l’adulte n’oublie pas son enfance, le vieillard sa jeunesse. Il ne méritera son nom que s’il conserve, avec le souvenir de ses père et mère, celui des temps qu’ils ont vécus. C’est en lui qu’ils survivent, non dans la tombe où ils tombent en poussière.

Ajoutant le souvenir au souvenir, tels les cernes d’un chêne, la mémoire dresse l’homme, tandis que l’oubli le dissocie en le livrant à l’éphémère : actualité ou mode. Dans la vie privée ou publique la mémoire libère ; hier elle enchaînait, aujourd’hui elle rompt les chaînes. La mémoire relativise les slogans culturels ou politiques du jour en révélant les avatars d’une société politique où sans cesse le blanc devient noir. En régime totalitaire elle évite ainsi aux personnes d’être les complices de leurs mensonges et crimes. « La lutte contre le pouvoir est la lutte de l’homme contre l’oubli », écrit le Tchèque Milan Kundera. Elle commence donc en soi-même.

Pas d’individu, de famille et de société sans un patrimoine transmis par héritage : ainsi s’accumule un trésor matériel ou culturel de génération en génération. Celui qui ne l’aura pas dissipé mais enrichi pour sa descendance peut mourir en paix. Mais cet héritage ou patrimoine ne se réduit pas à celui qu’on détient en un coffre, en un musée, un dépôt d’archives, moins encore la « mémoire » d’un ordinateur. Tel un ancien monument dans les rues d’une ville, vivant dans l’esprit des hommes le passé est présent.

Pas de gain qui ne s’ajoute à ce qui est au lieu de le détruire ; la table rase est meurtrière. Le vrai changement suppose la reconnaissance et le respect de l’existant : nature ou coutume. Ce qui est au premier abord nocif ou méprisable a toujours ses raisons qu’il vaut mieux considérer. Ce n’est pas en vain que le Droit implique le respect des droits acquis. Aujourd’hui l’expropriation au nom d’un Intérêt Général socialiste ou capitaliste s’en débarrasse à bon marché ; cependant sacrifier un village et ses champs à un Disneyland, est-ce justice ?

Conservation ou Révolution ? Faux problème. Trop étroite, notre médiocre raison est invinciblement portée à choisir la Résistance contre le Mouvement ou le Mouvement contre la Résistance (voir la Droite et la Gauche, le Centre et les extrêmes). Alors qu’il faut, hélas ! ressasser qu’une société se perd quand elle n’évolue pas, aussi sûrement qu’en reniant ses origines. Et qu’il n’est de Progrès qu’en fonction d’une tradition, conservatrice ou révolutionnaire.

Tout revient à prendre son temps au lieu de lui faire violence. À quoi bon innover si l’on ne prend celui de jouir de l’acquis ? Ce n’est pas le pied sur l’accélérateur qu’on le fait. Mieux vaut s’étendre dans les pâquerettes, le nez vers le ciel où planent les hirondelles. « Ô temps suspend ton vol, instant tu es si beau ! » Méphisto peut en faire un péché, le bonheur où l’on se retrouve, et non se perd dans la griserie de la course, est dans l’arrêt. Le bonheur est conservateur ; d’où vis-à-vis de lui la méfiance des activistes qui veulent faire celui du Peuple. Les révolutions elles-mêmes n’ont qu’un but : la société idéale où elles ne seraient plus nécessaires.

Agir demande le temps de la réflexion, surtout pour changer de direction, ce qui se fait au stop. La pensée exige qu’on s’arrête et n’ait plus l’œil sur la montre ; sitôt qu’on veut la presser elle se dérobe. Tout ce qu’un changement peut ajouter tient à un temps de méditation et d’étude où apparemment rien ne se passe.

Changer sans disparaître dans l’instant au nom de l’urgence demande qu’on se hâte lentement. Pratiqué trop vite dans la haine de l’existant, le meilleur devient le pire. Telle est la cause de l’échec des révolutions ; leurs auteurs n’ont pas supporté d’attendre, jugeant la réflexion superflue ils ont pris leur volonté de puissance pour un désir de justice et de liberté. Il n’est probablement pas un gain des révolutions française et russe qui n’eût été assuré à bien moindre frais par un réformisme à l’anglaise. Plus un changement est radical, plus il demande de temps ; la violence l’accélère en vain, car elle provoque des réactions de rejet. Rien de plus fragile qu’un cours forcé.

Il n’est de changement sensé, au sens rationnel et spirituel du terme, que dans le respect des rythmes de la nature et de l’homme. L’accélération artificielle du cours des saisons et des voyages ne fournit à notre désir de jouir et de connaître qu’un placebo de temps et de lieux. Depuis toujours, la durée essentielle est celle d’une existence humaine, autrement dit d’une génération, dont le changement doit tenir compte s’il ne veut pas rendre l’homme absurde à lui-même, la génération à la génération. En fonction de ces divers rythmes, il vaut mieux laisser le temps du rodage et de l’usage : la réforme engendrant la réforme est une stupidité à laquelle il faut mettre un terme. Dans bien des cas, pas seulement pour le nucléaire, c’est le moratoire qui devient nécessaire. Autrement dit – ô scandale – un temps d’arrêt. Soit, pour un arbre ou un homme, près d’un siècle, mais pour qu’une œuvre ou une institution porte ses fruits le calcul est plus difficile. S’il faut au moins une génération pour qu’une maison mérite son nom, et deux pour devenir maison de famille, combien en faudra-t-il pour que la ville nouvelle devienne ville tout court, dont les habitants auront humanisé l’épure de l’architecte ? Quel coup de frein pour stopper la ruée actuelle ! Plus que tout autre changement celui-ci devra s’opérer en douceur.

La vie est équilibre, d’autant plus délicat qu’il associe des éléments divers. Si le mouvement devient trop rapide il est rompu, et c’est la chute. Ce qui est vrai des équilibres naturels l’est encore plus de l’équilibre humain, plus fragile parce que plus complexe. Le Big Bang créateur foudroyant n’appartient qu’à Dieu, la création vivante ou humaine est lente, celle dont le fruit paraît surgir est l’effet d’une longue couvade. On ne peut réduire sans dégâts, comme le font les savants et trafiquants actuels, le temps de la gestation ou de la maturation. Cueilli hors saison un fruit ne vaut rien, pas plus que le bois d’un arbre à la poussée forcée. Pire est l’enfant dont la crise de la famille aura fait un avorton d’adulte : la fille qui a fait l’amour à douze ans risque fort d’en avoir cinquante à vingt. Plus un être est de taille, plus sa croissance est lente : celle d’un bébé bien plus que d’un chiot. Que dire de celle, spirituelle, d’un homme ! Une vie n’y suffit pas.

Reste à définir les divers éléments d’une politique du changement du Changement. Au point où nous en sommes, c’est-à-dire pour l’instant zéro en dépit de la mode écologique, une telle entreprise dépendant largement des circonstances est prématurée ; on ne peut guère qu’esquisser ses directions générales en les assortissant d’exemples. Le changement du Changement ne peut naître que d’une mutation profonde de l’esprit qui est à l’origine de l’explosion. C’est-à-dire de ce mépris post-chrétien de la nature et des sociétés préindustrielles qui fait désirer sans cesse autre chose d’inévitablement décevant et démolir ce qu’on vient d’édifier sans se donner le temps de cueillir et de jouir de ses fruits. Cette insatisfaction de ce qui est, ce besoin légitime et redoutable de progresser, de détruire pour créer, n’est fécond que s’il ne devient pas le seul principe de la pensée et de l’action. Alors il n’est plus que le pire des vices : la volonté de puissance qui pousse à tout connaître et exploiter pour la seule volupté de savoir et manipuler. Le désir de progrès n’est plus que rage sadique dont la seule fin est le Pouvoir : réduire toute chose ou vie différente à l’état de choses inertes dociles à nos raisons et à nos mains. Victoire dérisoire, car tout ce qu’elle vainc n’est plus qu’un cadavre, dont elle peut au mieux tirer quelques matières premières et de l’énergie ne servant qu’à nourrir le feu dévorant de cette soif de pouvoir. Contre elle il n’existe que deux remèdes : avec le goût du bonheur, la passion d’un progrès qui serait cette fois personnel et spirituel Au lieu des déceptions que procure la poursuite d’un enrichissement matériel indéfini, la joie de cueillir les fruits humbles et succulents que la nature et la vie ont toujours gratuitement offerts aux sens de l’homme et de la femme. L’esprit moderne sécrète un contrepoison : l’amour de l’existant par excellence, la nature. Il dépend de nous qu’au lieu d’en faire un objet de consommation, le soleil, la mer et la montagne nous enseignent le respect de la terre et les plaisirs du retour des saisons. Alors l’amour de la nature, l’emportant sur sa connaissance et son usage, nous interdira de les pousser au-delà de certaines bornes.

Il ne peut être question d’une maîtrise du Changement si l’on se refuse à désamorcer le détonateur de l’explosion techno-industrielle : le progrès des sciences pour le progrès des sciences. Il serait relativement simple de faire la part du sensé et de l’insensé dans la recherche scientifique dans la mesure où elle dépend financièrement des trusts ou de l’État. S’il est vrai qu’un pouvoir, ecclésiastique, économique ou politique, ne saurait s’imposer à la connaissance (dont la science n’est qu’une forme entre autres), il est normal d’imposer des bornes à une recherche asservie aux puissances. C’est cette science forcée et forcenée qui est le moteur de la destruction de la nature et de la liberté humaine ; c’est le rythme, artificiellement accéléré, de l’invention informatique, génétique, etc., qui bloque la connaissance de leurs effets positifs ou négatifs en plaçant constamment devant le fait accompli. Une société équilibrée libérerait les savants de la tutelle dorée des trusts et des ministères en diminuant les crédits de la recherche scientifique et technique. Car si la Science est l’affaire des savants, comme les effets de ses produits techniques son financement est celle du peuple. Ainsi ralentie, l’étude de son impact pourrait reprendre les devants. Entre autres bénéfices cette maîtrise de la recherche mettrait fin au développement d’une recherche militaire qui n’est que recherche de mort.

À cette seule condition l’on pourra maîtriser l’autre cause du changement explosif : le développement économique à tout prix. Le taux de soi-disant croissance doit cesser d’être l’alpha et l’oméga de la société. La montée du déluge qui menace la terre, des innombrables nuisances naturelles dénoncées par les écologistes, et surtout humaines, se ramènent au choix du Développement contre l’équilibre. De gré ou de force il faudra bien qu’un jour dans un espace fini, le développement économique indéfini se ralentisse et s’arrête, volontairement et progressivement ou contre un mur. Dans bien des cas (notamment celui du transport) même la croissance zéro est insuffisante, il faut envisager une diminution. Si cela vous effraye, dites-vous que les courbes ascendantes de production d’autos seront remplacées par celles d’eau et d’air purs ; qui seront cette fois dépollués pour de bon, non au sortir des intestins de quelque usine.

Une autre condition de l’équilibre, plus ou moins enregistrée depuis la stagflation et les crises, c’est l’arrêt de toute inflation, monétaire ou fiduciaire. L’oxygène de l’aquilon financier attise le feu dévorant du Développement. L’inflation, plus ou moins contrôlée, est la condition de l’investissement industriel et public comme de la consommation privée, tandis qu’une monnaie stable est celle d’une vie publique et privée équilibrées. Si l’on veut aider le peuple à souffler, il faudra bien mettre un terme à cette désintégration financière qui permet au Capital et à l’État de spolier les petits de leur épargne en les forçant à consommer à crédit, désormais débiteurs des banques et des firmes ou assistés de la Sécurité sociale. La fin, ou tout au moins le ralentissement de l’inflation et du crédit, permettrait aux particuliers et aux gouvernements d’assurer leur avenir. En rétablissant la primauté de l’épargne sur la dépense, elle donnerait aux individus l’habitude de prendre en charge leur vie. Les humbles seraient les premiers à bénéficier de l’équilibre financier, l’instabilité monétaire et boursière ne profitant qu’à une oligarchie de riches et de spécialistes, seuls capables de jouer des mécanismes d’une finance et d’un Marché en perpétuel changement.

Enfin, tandis que le Développement suppose la Mobilité sociale, une société en équilibre avec son environnement et elle-même se base sur l’enracinement. La stabilisation sociale passe donc par le rétablissement de sociétés locales accordées à leur espace-temps, dont les habitants puissent gagner et fêter leur vie sur place, sans courir comme des rats empoisonnés après leur travail et leurs loisirs. Le système actuel de transport des hommes et des marchandises au nom du Marché ou du Plan est à revoir. À commencer par le superflu : le tournis touristique entretenu par la pub des tour-opérateurs. Le loisir n’a aucun motif de se réduire à un tourisme qui détruit sa raison d’être : la diversité de la terre. Un milieu proche, une ville et ses environs immédiats plus naturels et plus humains pour les masses urbaines, même aujourd’hui pour les ruraux, une diversification et une activisation des loisirs pratiqués sur place : jardin, musique ou bricolage, réveillerait le goût de vivre en sa maison et son village au lieu de se laisser transporter de Novotel en Novotel. Enracinement créateur, supposant la propriété individuelle et familiale du sol où l’on s’enracine. Peut-être alors, l’individu, cultivant son bien au lieu de son malaise, sera-t-il capable de ne rien faire, c’est-à-dire de trouver le temps de contempler, de penser à ce qui l’entoure et à lui-même. Impossible de limiter les dégâts et les souffrances du transport des choses et des hommes sans restreindre la part du Marché mondial et même européen au profit d’une autarcie locale, base matérielle indispensable de toute autonomie et diversité. Autarcie qui n’a pas plus à voir avec le protectionnisme qu’avec le libéralisme économiques, car elle est bien plus personnelle, familiale et cantonale, qu’étatique et nationale. D’où, si l’on choisit la qualité et la diversité aux dépens de la quantité standardisée, la nécessité de réserver le domaine de l’artisanat local.

De cet arrêt – ou nouveau départ – du Changement, l’environné profiterait autant que l’environnement. Les arbres reprendraient leur poussée, l’air et l’eau se clarifieraient. Établis dans leur patrie et sa tradition, les habitants, au lieu de guigner constamment au-delà de leur frontière, auraient intérêt à ménager leur espace et leur patrimoine pour leurs fils et petits-fils. Attentives à leur contrée et à ce qu’elles sont, ouvertes au monde parce que connaissant leurs limites, ces sociétés, n’ayant plus de raisons de se comparer et d’être concurrentes à la poursuite du même objet, seraient moins portées au particularisme et à l’impérialisme économique ou politique. N’ayant plus les moyens civils ou militaires des grandes nations, elles seraient moins tentées de former un tout qui se suffirait à lui-même. Du moins on peut l’espérer. Elles échangeraient tout naturellement leurs surplus de produits ou d’idées, au lieu de se défier en fabriquant les mêmes bagnoles ou bombes atomiques. Plus simples donc accessibles au plus grand nombre, moins massives parce que plus petites, usant de moyens légers et dispersés comme elles-mêmes, s’il le faut avec l’aide d’une autre science, ces patries pourraient incarner une liberté démocratique différente de celle qui, tous les cinq ans, rassemble son troupeau pour lui donner un berger.

Une telle société implique des cités enracinées dans leur campagne. Pas d’équilibre sans une glèbe d’agriculteurs et de paysans qui leste la nef urbaine, sans laquelle, trop légère et sans base, elle chavire. Ce changement du Changement, inconcevable dans notre système, est la moins utopique des utopies. En effet, seulement avec quelques moyens de plus, elle imagine la société humaine, universelle, diverse et polycentrique, qui a toujours existé avant que la terre ne devienne l’usine, le bureau, la caserne ou l’aérodrome. Avec, faute de différences, la guerre en prime entre États concurrents.

Alors, ayant stoppé en silence au carrefour de ces deux routes, l’homme – qui n’a qu’une tête et non six milliards – pourra repartir sur le chemin qui le ramène à son foyer. Ainsi rien de neuf sur tous les plans : la nature, les cultures, le Sens qu’en chacun de ses membres notre espèce poursuit depuis l’origine. Cependant, par rapport au passé, le plus grand changement qui soit : choisir ce qui était jusque-là donné et subi. Choisir un respect de la terre assuré jusque-là par l’impuissance, celui de l’autre autrefois donné par la distance et la faiblesse des armes. Choisir la vie que réglait la sélection du « croissez et multipliez » par la mort. Une liberté qui n’est plus le simple don de la Nature ou d’un Dieu : la nôtre.

Le Changement accule l’Homo sapiens à l’autodestruction ou à devenir enfin ce qu’il est.

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