Chroniques du terrain vague, 4

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Bernard Charbonneau

Chroniques du terrain vague, 4
(La Gueule ouverte, n° 6, avril 1973)

Ce n’est pas nouveau, les gosses de 1920 l’étaient déjà, le nez en l’air : « Un avion !… »
Mais depuis, quand la nuée ronflante un instant s’éclaircit, peut-être qu’en 1973, les gosses d’Orly s’écrient : « Un nuage !… »
Et il y a l’ange apocalyptique de l’an 2000, le divin Concorde qui vole si vite que nul ne peut le voir, sinon l’entendre quand il fait exploser le mur du son. « Bang !… Rebang !… » « Un avion !… » 

La Gueule béante
(devant les bagnoles volantes)

Vaincre la pesanteur ?

Parmi les divinités mécaniques qui peuplent notre ciel, il n’en est guère de plus prestigieuses. La fusée Saturne, si mirifique au départ, n’ayant pas d’arrivée, quand elle ne s’égare pas dans le vide infini, elle percute la Lune. À moins qu’elle ne nous retombe sur la gueule avec son poids de mégatonnes. Tandis que l’avion ! Ce vocable ailé aéroplane comme les flèches en papier que nous lancions dans la classe. Il comble notre désir qui reste celui d’Icare ; il nous donne, semble-t-il, les douces ailes de plume du rêve, du tapis volant qui plane en frôlant la cime des arbres et les toits des villes. À minuit, un ange passe… Bang ! Rrrâââ !…. Dormez en paix, bonnes gens, c’est un ange, saint Michel (Debré) qui passe.

Car hélas, ce n’est pas à coups de pédale comme l’imaginait Icare qu’on escalade le ciel. L’avion c’est plus lourd que l’air, et pour faire décoller toutes ces tonnes, il faut des tonnes de pétrole et leur foutre le feu au cul dans un réacteur. Jusqu’ici c’est la loi de la puissance, plus l’avion vole haut, plus il va vite plus il est fort, plus il est lourd. Et quand, tel le bourdon, il prétend butiner les marguerites et faire du surplace, il rugit d’aise. Quelle fatalité nous a jusqu’ici condamnés à engendrer des mastodontes de métal bruyants et puants, alors que la soft technology de la nature a inventé un genre d’avion, de toutes sortes de formes et de tailles, ultra-léger, souple, silencieux ou gazouillant : l’avis, l’oiseau ?

Enfin voler, libéré de sa pesanteur ! Rêve de liberté, prolongement ailé du corps, de la puissance et de la pensée humaine. Cela pouvait sembler vrai à l’époque de Blériot ou de Guynemer. quand l’aviateur bardé de cuir chevauchait une sorte de moto empennée de bois et de toile. Mais, humain, trop humain, le Fokker tournait au barbecue ; c’est pourquoi l’industrie et la division du travail ont succédé au bricolage et de plus en plus il a été fabriqué et conduit à la chaîne. Le pilote n’est plus que le pilote, pris ou plutôt téléguidé dans d’invisibles rails, il n’est plus là que pour donner à la nef volante l’apparence d’une conduite humaine, ou pour parer à l’événement que par extraordinaire l’ordinateur n’aurait pas prévu. Il n’est plus que l’élément d’un système tracé dans le ciel. Et le jour où les mailles du réseau pourront être suffisamment resserrées, ce n’est plus seulement le quadrimoteur mais chacun de ses passagers qui, dans le travail et le loisir, pourra être guidé à la sortie de l’appareil dans les embûches de la vie. Mais si par hasard un trou manque dans la carte perforée, si elle est insuffisamment « informée », alors la belle mécanique s’écrase en vomissant ses tripes humaines.

Vaincre la distance

L’avion, c’est l’avenir : Concorde, c’est l’avenir de la France. Et c’est vrai, puisque les Français le croient. Mais sautons en parachute, sortons de notre société et pensons par nous-mêmes. À quoi, à qui sert l’avion ? À aller plus vite d’un endroit à un autre ? Cela se discute, et encore faut-il qu’il y ait des endroits différents des autres. La vitesse ? Chaque fois que nous voudrons la doubler, il faudra quintupler ou décupler la puissance, et vingtupler les nuisances. À moins que nous ne consacrions les voués à Concorde à éliminer ses pollutions et son bruit ; auquel cas, en 1990, nous pourrions avoir la pétrolette de Blériot, mais avec le bzz discret d’une Rolls. Et plus nous irons, plus il faudra gaspiller le kérosène et l’espace, dévorer la terre ; à la limite de la courbe, il faudra une puissance infinie pour ne rien gagner en vitesse. C’est le drame du progrès exponentiel. Et à quoi bon gagner d’un côté ce que l’on perd de l’autre ? Le problème, aujourd’hui, ce n’est pas de traverser l’Atlantique mais la banlieue. À quoi bon vulgariser l’aviation postale si les désordres qu’engendre l’organisation font qu’entre Bordeaux et Marseille une lettre met plus de temps qu’à l’époque des locomotives compound ? À quoi bon l’avion, si les progrès de l’aviation militaire font que je me heurte au mur du son : à la frontière ?

Et encore faut-il arriver quelque part. Or, l’avion, qui supprime la distance, supprime le quelque part : la variété des lieux. Pour l’instant, quelques richards pillent les beaux restes, mais il n’y aura pas de Marquises pour tous. Air France et Trigano aidant. L’avion met fin au voyage : on dégustait la Terre, on l’avale d’un coup en comprimés. On ne voit guère, on ne bouge plus : si on rencontre le pré, c’est qu’on le percute. On prend le métro, on passe au guichet, on rentre dans une soucoupe volante. On est pris par un escalator, on passe un sas – attention à la marche. On se retrouve dans un fauteuil de cinéma climatisé. C’est l’entracte : « Sandwich, esquimau glacé ? » On voit un autre film. Un voyant, c’est la sortie. On passe dans un sas – attention à la marche – puis c’est le désescalator. On sort d’une soucoupe volante et l’on passe au guichet. Le métro c’est la porte B. Nous avons traversé l’Atlantique comme Colomb, ou l’Arctique comme Nansen. Et si cela vous amuse, tel Magellan vous ferez ainsi le tour du monde, mais cette fois le métro c’est la porte A.

L’avion qui nous transporte, à la vitesse de la foudre, nous mène là d’où nous sommes partis. Ce n’est pas seulement le voyage qu’il supprime, mais l’arrivée. Partout il transporte en masse les germes des maladies qui prospèrent à l’état endémique dans les foyers d’Extrême-Occident : le gadget, le préfabriqué, le petit-bourgeois, la névrose. L’avion dévore la terre qu’il prétend parcourir. Çà et là il inonde d’asphalte pour ses parkings géants, dénommés aérodromes, et plus il va vite, plus la crue s’étale. Mais elle n’est rien par rapport à la crue des banlieues, hygiéniques ou crasseuses, dont cette lèpre grise s’entoure.

Du super (Boeing, Concorde, SST, etc.) pour le peuple

Qu’il ne s’inquiète pas, de toute façon il en aura. Ne serait-ce qu’en subventionnant indirectement par l’impôt cette œuvre d’utilité publique, qui permettra à une élite de riches voyageurs de gagner trois heures sur Paris-New York pour le prix d’un billet de première classe. L’avion, comme tous les dieux, passe très loin et très haut au-dessus de la tête du vulgum pecus. Jusqu’en 1945, cet ange servait surtout dans l’armée et les rampants le nez en l’air l’adoraient, en attendant d’en toucher les dividendes qui n’ont pas tardé à leur dégringoler sur le crâne : de plus en plus lourds, comme les forteresses volantes qui distribuaient la manne ; nous attendions le piéton des nuages, nous eûmes la forteresse qui fait la colombe. Et un beau jour, l’un de ces deux colombidés blindés, engrossé par la science, accoucha d’une bombe A.

En 1930, l’avion c’était le progrès, la démocratie, comme la BB Peugeot de l’instituteur : en 1970, dans les familles, chacun aurait le sien qui permettrait l’après-midi d’aller chercher des cèpes en Périgord, Mais il faut croire qu’il y a problème et que le Progrès c’est bloqué : c’est dommage, quelle belle réplique céleste à la fiesta automobile terrestre des sorties de Paris ! Seuls quelques riches prenaient l’avion civil, ce qui leur a permis de participer à la mise au point de l’engin en expérimentant l’élévation des températures au point de chute. Et, si j’en crois la vérité, qui est aujourd’hui statistique, en 1972, 94,6 % des Français n’ont jamais pris l’avion. Mais vous en aurez bien 80,73 % qui seront d’accord pour célébrer l’utilité démocratique de Concorde (1). Car si les Français sont en désaccord sur tout, ils s’accordent pour communier sous les deux espèces de ce corps divin d’aluminium et de pétrole.

D’une solution follement raisonnable

L’avion, à quoi ça sert ? Et à qui ? – À pas grand-chose, au moins en temps de paix. Tout au plus à récupérer l’emmerdeur qui s’est avisé de faire les Grandes Jorasses à l’envers, ou à porter en toute hâte le PDG pressé qui veut pêcher la truite au lac Grand. Quant à l’hélicoptère, c’est moins au citoyen qu’il sert qu’au gendarme. Et tout ceci coûte cher en milliards, et bien plus encore en bonne terre. Certes, l’imagination et la loi pourraient limiter les dégâts. On peut concevoir des avions moins bruyants parce que moins rapides. Mais je crains qu’en ce domaine la soft technology ait peu à faire. Pourra-t-on jamais aller de Paris à New York en planeur ? Aussi faut-il envisager, sinon de liquider, de limiter le rayon d’action de ce genre de Mirage. Pour ce qui est de l’hélicoptère, peu discret, qui finira bientôt par atterrir dans notre living-room, je propose l’ouverture d’une période de chasse, où le fusil Robust sera seul autorisé. Tout chasseur qui aura utilisé une canardière dont la portée dépasse vingt mètres sera puni par la loi. Pourquoi pas renoncer à cet engin dont 94,6 % des Français ignorent l’emploi ?

Et au fond, sauf les cas d’utilité évidente. Par exemple l’ampoule de Faridondase transportée dare-dare du centre de Clamouze-les-Tortillons (Auvergne supérieure) à Cabezon de los Colchones (Patagonie atlantique) pour sauver le bébé qui vient d’avaler la boîte de Mepps numéro 2 de son papa. On peut aussi conserver ce pousse-au-cul pour quelques personnalités éminentes qui ne peuvent s’en passer : par exemple pour tel père des peuples qui ne peut tirer son coup qu’à 12 000 mètres dans un trou d’air raréfié. En dehors de cela on brade les stocks, on ferme les aérodromes, désormais consacrés à la culture du poireau biologique. Que d’espace-temps gagné ! Que d’espaces gris rendus au vert ! Ainsi quel super bois de Boulogne on pourrait faire avec Roissy-en-France pour des Parisiens qui n’auraient plus de raison d’aller se rincer l’œil en Alaska ! Dans l’immensité ainsi libérée on peut tout imaginer : cinq cents terrains de pétanque, une pelouse pour croquet géant, maintes pistes de démarrage ou d’atterrissage pour cerfs-volants, labyrinthes de verdure pour vieux satyres ou jeunes nymphes, etc.

Et quelles possibilités n’offrirait pas la fermeture des bases pour Mystère si peu mystérieux, ou celles de fusées inutilisables dans les fêtes votives, force de si peu de frappe conçue par des Français restés en enfance, dont la pensée n’a pas décollé de l’an 1944 ! Ce n’est pas de vide sous le cul, mais de sel sous les pieds que nous allons manquer. Ah ! un jour enfin atterrir sans douleur ! Et dans le silence s’étendre dans le trèfle et de là, les reins bien calés sur la glèbe, les yeux au ciel, laisser enfin l’esprit décoller vers les nuages !

Note
(1) Selon celle, douteuse, de l’AFPP (Agence de la foutue presse de Patatéga).

 

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