« Le système et le chaos » (introduction à l’édition de 1989)

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Bernard Charbonneau

Le système et le chaos
(introduction à l’édition de 1989)

Le temps de la parole étant peut-être bientôt révolu, il me faut marquer ce livre d’un signe ésotérique, semblable à ceux qui s’inscrivirent un jour sur les murs de Babylone. Un signe : un signal – rien d’autre. Pour ce qui est de la réponse, c’est à Balthazar de la donner ; mais aujourd’hui, comprend-il le chaldéen ?

10 000 000… 20 000 000… 40 000 000… de tonnes, de kilowattheures. Tous les dix ans, la production double, et la population tous les quarante… Jusqu’à nous la Terre restait engluée dans l’éternel retour des saisons ; tandis qu’aujourd’hui l’univers dégèle : il craque, il s’ébranle. Par les brèches des bombes d’une seconde guerre, nous avons vu jaillir la matière en fusion, tandis que les astres chaviraient jusqu’à portée de nos mains. Il y a quelques décennies, il fallait une oreille fine pour sentir la sourde vibration d’un monde qui démarre, mais aujourd’hui dans le fracas de sa ruée, on ne s’entend plus. La croissance qui était inconcevable en 1930 pour le paysan français monté à Paris devient toute naturelle pour le banlieusard de la campagne mécanisée de 1970. Sous la IIIe République le monde pouvait changer, au fond il ne bougeait pas ; il suffisait d’un tour à vélo pour s’en assurer, la rivière était toujours là : dans le cristal des sources les cheveux verts de la nixe ondulaient au soleil, et les coquillages de l’aube étoilaient encore des grèves intactes. En 1930 la nature était immuable, en 1960 il est non moins sûr qu’il n’y en a pas ; mais dans les deux cas la plus grande aventure humaine de tous les temps ne met pas l’homme en cause, et il n’a pas à intervenir.

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps, comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celle du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une Histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chacun l’expérimente à chaque instant, et pourtant, par-delà classes et frontières, elle met en jeu l’humanité.

Mais comme tout ce qui est profond, ce séisme resta longtemps enfoui dans l’inconscient, tandis que guerres et révolutions flamboyaient au grand jour de l’actualité. Cependant on ne nie plus aujourd’hui, comme avant la guerre ou la mort de Staline, qu’il y ait une société industrielle. L’évidence et Raymond Aron aidant, nous commençons à découvrir que la science et la technique façonnent notre milieu autant que la théologie et la politique. Taylor change le monde aussi bien que Karl Marx – ce qui est assez marxiste d’ailleurs. Nous finissons par admettre que l’opposition entre capitalisme et socialisme est peut-être seconde par rapport à ce qui distingue les peuples « développés » de ceux qui ne le sont pas. Que le progrès scientifique, technique et économique soit le fait déterminant est maintenant un lieu commun, sauf pour quelques idéologues. Malheureusement, ce qui devient indiscutable n’est plus discuté.

La croissance, le développement : le progrès, c’est aujourd’hui le réel, le fatum, contre lequel on ne peut rien – et la liberté humaine. Existe-t-il quelque chose en dehors de lui ? À peine quelques scintillements fugitifs là-haut dans l’écume de la lourde vague d’hommes, de ciment et d’hydrocarbures : là-haut dans la culture. On ne va pas contre le cours du progrès…

Notez bien qu’il s’agit de celui-ci, et de nul autre. L’éruption de la bombe H, le déluge des banlieues, le Niagara des bagnoles, la pénicilline, c’est l’évidence. Au pied de la falaise des buildings et des barrages, que peut dire la fourmi humaine ? Rien. Pas plus que devant l’Everest. C’est un fait qui se pèse à la kilotonne. Et cette houle de plomb qui se dresse vertigineusement fuit plus loin encore vers les milliards et le zénith. Devant ce mur la fourmi n’est rien ; et c’est pourtant la fourmilière qui l’accumule.

La croissance est un fait, et sans appel. Ce n’est pas Jefferson ou Marx qui juge aujourd’hui la croissance – sauf peut-être en Chine –, mais celle-ci qui les juge : cette année la production de pétrole a augmenté de 24,7 % et la consommation de plastique de 14,67 %. À quoi sert cette énergie ? Qui consomme, et comment ? Littérature… Ce régime est bon, il est juste, en voici la preuve. Il n’y a guère de marxistes, de catholiques ou de libéraux pour se demander si ce sont des bagnards qui produisent ou des fous qui consomment. En dépit de Mai 68, la croissance reste la loi suprême et universelle, comme autrefois la volonté de Dieu. Mais l’autorité de cette vérité est si grande qu’il n’est même pas besoin de théologiens pour la dire.

Le développement c’est le réel, mais aussi l’idéal que nul ne discute. De tout temps la gauche fut pour le progrès, mais jamais elle n’a identifié celui de l’homme à ses produits comme entre 1928 et 1968 : depuis que le Dnieprostroi et le Spoutnik ont imposé des raisons que la collectivisation s’était montrée impuissante à fournir. Il s’agit bien de liberté ou de justice ! Il s’agit de leurs conditions ; autant que la dictature du prolétariat, c’est l’électrification qui les réalise. Mais depuis la guerre, le progrès est devenu surtout le bien de la droite. Notre bourgeoisie a fini par comprendre, à la suite de celle des USA, que l’expansion indéfinie des produits est aussi celle des profits. L’Église même, renonçant à défendre un immobilisme économique et social qui de toute évidence n’existe plus, laisse dans l’ombre le dogme du péché pour tirer de l’arsenal biblique d’autres arguments qui font de l’homme le seigneur de la terre : à chaque époque sa vérité, il n’est pas difficile de la trouver dans un livre où elles sont toutes. Trop sensible à l’Histoire, l’Église s’était embarquée sous Pétain dans un wagon bloqué sur une voie de garage ; bien décidée à ne pas répéter cette erreur, elle court maintenant après le train. Populorum progressio… Croissez et multipliez… Rome elle-même se risque à pas comptés sur l’autostrade ouverte par Teilhard. Il n’y a plus de réactionnaires, leur société ayant été anéantie par la guerre, il n’y a que des survivants bientôt disparus. Il n’y a plus de réaction, la réaction c’est la défense de l’état de choses, et le nôtre c’est le mouvement. Celle qui subsiste se camoufle à l’intérieur même du progrès ; elle vote et publie à gauche, bien que structuraliste, poursuivant le combat contre son vieil ennemi, la liberté. La croissance telle qu’elle va fait l’unanimité. Dès l’école la jeunesse s’imprègne des maîtres mots, des sempiternelles courbes ou photos de barrages, qui la préparent à s’adapter, c’est-à-dire à s’engloutir dans le courant. La critique ne peut s’exprimer, sinon dans une littérature inoffensive ; tout ce qui a trait au progrès est le domaine tabou des techniciens qui ont la religion de leur technique. Les problèmes et les échecs de la société industrielle sont refoulés dans l’inconscient individuel, et surtout collectif, par la censure sociale. Ils ne s’expriment que dans les guerres, des souffrances ou des névroses inavouées ; tout au plus dans les symboles indécryptables de quelques artistes. C’est tout juste si aujourd’hui la critique commence à se manifester dans quelques milieux marginaux des pays les plus développés. Qui oserait contester ouvertement l’autorité ? Quel fidèle prétendrait discuter avec l’Église ? Quel ignorant avec la science ? La croissance n’a pas pour elle une raison, elle les a toutes, et le monopole des sanctions qui les imposent. Qui la refuse, refuse aujourd’hui le pouvoir, se condamne, en même temps qu’au ridicule, à l’impuissance. L’expansion, c’est l’action, la forme matérielle qui permet à l’homme de dominer la nature : qu’y a-t-il d’autre dans un monde sans transcendance ? Ses raisons, elle n’a même pas à les fournir parce qu’elle est la raison même, présente en des preuves écrasantes. Des millions de tonnes de preuves ; et ses œuvres s’élèvent si haut qu’un homme ne peut les contempler qu’à genoux. Il va de soi qu’il faut produire plus pour vivre mieux, pour sauver les hommes – notamment nos frères sous-développés – de la misère et de la mort : l’industrie lourde est mue par l’amour, si elle fabrique des tanks, c’est bien parce qu’il lui faut se défendre de la haine. Nous devons progresser, et d’ailleurs nous ne pouvons faire autrement. Qui refuse le progrès se condamne aujourd’hui à périr. L’URSS doit rattraper et dépasser l’Amérique, et l’Amérique l’URSS – donc sur la même voie.

Certes, les raisons du progrès ne sont que trop évidentes ; elles le sont tellement qu’il n’y a plus d’intérêt à les dire après tant d’autres. Mais cette évidence même appelle un supplément d’examen ; serait-elle encore plus justifiée qu’elle serait suspecte parce qu’éliminant d’autant plus la discussion. Ainsi donc, pour la première fois dans l’histoire, y aurait-il une société qui ne serait pas ambiguë, dont les biens ne seraient pas assortis de maux ? Et les gains de pertes ? Je crains qu’au contraire celles-ci ne soient d’autant plus grandes qu’elles sont tues. Et ce n’est pas pour refuser le progrès, mais pour le rendre digne de ce nom que j’en ferai la critique. La société industrielle manque d’une opposition de Sa Majesté qui la conteste au nom de ses valeurs : je la lui propose.

Il suffit d’y penser, ne serait-ce qu’un instant, pour constater que l’ambiguïté et la finitude de l’action humaine persisteront jusqu’au bout. Tandis que croissent nos moyens, grandissent les risques qu’ils entraînent ; il faut être un enfant pour s’émerveiller de leur puissance sans s’inquiéter de leurs effets. Surtout, le progrès ne peut indéfiniment progresser, sinon la courbe tend à la verticale, c’est-à-dire à l’absolu, donc humainement à l’impossible. Si le propre de l’homme est l’aptitude à croître, il est non moins vrai que sa croissance – et de laquelle s’agit-il ? – ne peut être indéfinie. Il n’est pas Dieu, qu’il puisse devenir homme est déjà bien beau ; tout ce que nous pouvons espérer, c’est reporter un peu plus loin les bornes de sa finitude. Si l’accroissement accéléré d’une population à la production accrue se poursuit, nous pourrons reculer l’instant de la pénurie, il viendra un moment où ce ne sera plus le fer ou les autos qui nous manqueront, mais les éléments : l’eau, l’are, la minute. Et avec son énormité grandira la complexité de ce monde en mouvement. Le progrès du contrôle s’épuisera à suivre celui des chances d’accident, qui ne pourra être évité que par une organisation de plus en plus implacable et raffinée – à la condition que le progrès des sciences et de la production matérielle laisse à celui des sciences humaines le temps de suivre. Peut-être qu’alors un ordre, un système, total, permettra d’éviter le chaos qui le serait aussi. Mais ordre ou désordre délirant, que restera-t-il de l’homme et de sa liberté ? Si le progrès continue de progresser à raison d’une production augmentée de 5 % augmentant de 5 % l’an, il débouche dans l’inconcevable. Il ne s’agit pas de savoir si la courbe doit s’infléchir, de toute façon elle le fera, mais quand et comment ? Il n’y a que trois possibilités – pas quatre. La catastrophe, l’explosion des énergies déchaînées : la crise, la guerre, la catastrophe écologique planétaire. Ou bien, grâce à la science, l’implosion de ces énergies dans un cristal, une organisation qui engloberait tout l’espace-temps : le structuralisme ne signifie rien d’autre que cet espoir. Le chaos, sinon le système ; autour de nous pour l’instant ils progressent de pair. De lui-même le développement exponentiel ne mène à rien d’autre. S’il en est ainsi, l’espèce humaine n’aurait été que le détonateur d’un accident local, quelque part dans la galaxie. Mais si nous sommes libres, cette fois vis-à-vis de nous-mêmes, alors s’ouvre une troisième voie, celle d’un équilibre à mi-chemin du chaos et du système, volontairement maintenu par un homme devenu maître de sa science et de ses outils comme il l’est de nature.

Que l’on ne s’y trompe pas. Si je conteste ici le tabou du développement, c’est au nom de la liberté et de la démocratie, donc du seul progrès qui mérite ce nom. C’est, je crois, l’originalité profonde de ce livre. Le sujet qu’il traite est rebattu, et pourtant si vaste qu’un auteur ne peut que l’effleurer. Mais aujourd’hui c’est le seul. La lumière dont je tente de l’éclairer est à la fois très ancienne et très nouvelle : une fois de plus, en ce temps de spécialistes et de spécialités, il faut bien qu’un homme se dresse pour considérer l’univers où il vit. Autrefois il était fait de dieux et de montagnes, aujourd’hui il l’est de sociétés et de leurs produits. Mais il n’a pas changé, il est toujours immense, seul réel et sacré. Qui peut s’en approcher, sinon ses prêtres, qui sont maintenant des savants ? Toi, n’importe qui, s’il y a encore une liberté et une égalité, et je le fais d’abord pour t’en donner l’exemple. Ce monde, le spécialiste l’ignore autant que quiconque ; il ne connaît qu’un arbre tandis que pour toi déferle à l’infini la forêt. Tu peux en parler, tu y vis chaque jour, tu sais ce qu’elle vaut pour un homme. Si le monde peut être pensé, il l’est encore par ton bon sens, ta droiture. La remise en cause de la société au nom de l’autorité du peuple et des personnes commence ici même.

Les signes qu’un dieu avait tracés se sont éteints, et il ne reste plus que le mur de Babylone. Un mur, et rien d’autre ; la main peut s’en assurer. Immense, il nous cache le ciel. Mais le vieil Olympe était aussi terrible, et pourtant ce ne sont pas des Titans, mais des hommes qui l’ont escaladé. L’Olympe n’est que pierres : matière. Seul est réel, vivant, qui le regarde.

En 1989 on peut reprendre la formule de l’édition de 1973. « Cette critique de notre société a été écrite entre 1950 et 1967, à une époque de foi inconditionnelle dans la croissance économique. Le lecteur m’excusera donc si je me réfère à des faits parfois anciens en laissant de côté les plus récents. Je n’ai pas cru devoir modifier une démonstration qui, pour l’essentiel, me semble conserver sa valeur, et je me suis contenté de quelques mises à jour. » Depuis les Trente Glorieuses, à la fin desquelles ce livre fut édité, le développement chaotique du système économique et technique s’est poursuivi en dépit de la naissance d’une opposition « écologique ». L’informatique lui a permis de multiplier et d’affiner ses calculs. De la matière, la science s’est étendue à la vie. Tandis qu’en précisant sa définition et multipliant ses réseaux, la télé a renforcé son influence sur l’opinion. Et de booms en krachs, d’explosions en compression, la croissance (ou développement) s’est poursuivie. La nécessité d’un contrôle scientifique et technique total pour éviter une crise et catastrophe majeure n’a fait que grandir… Donc, plus que jamais reste vraie la conversion spirituelle et politique qui, en établissant un nouvel équilibre, pourra seule sauver la planète, la vie et la liberté humaine du dilemme infernal du Système et du Chaos.

 

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