« Bernard Charbonneau : quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ? » par Michel Rodes

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Michel Rodes

Bernard Charbonneau :
quel militantisme entre réflexions théoriques et pratiques de terrain ?

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

Introduction

C’est en 1962 que, très jeune, j’avais vu Bernard Charbonneau pour la première fois. En 1965, j’assistai à Bordeaux à une conférence qu’il donnait sur « Le bonheur », un exposé clair et lumineux comme la philosophie du XVIIIe siècle mais marqué du doute, d’une réflexion sur l’impossibilité du bonheur, sur l’aspect irrémédiablement tragique de la vie. À un étudiant qui l’interrogeait sur les ressources mentales et morales nécessaires pour combattre les aspects absurdes et destructeurs de la société technicienne, il n’eut d’autre réponse que celle-ci : lorsqu’un homme tombe à la mer, il nage, jusqu’au bout. Cette image m’avait marqué et elle est un peu comme un symbole de ces années 70 : nous nagions, à contre-courant, mais on tenait bon. Nous étions quelques-uns à souhaiter en découdre avec la société en place.

Mon propos, on le sait, n’est pas d’aborder les problèmes théoriques, mais simplement de tenter de restituer quelques éléments de l’état d’esprit de Bernard Charbonneau dans les actions militantes qui étaient les siennes au début des années soixante-dix, ici en Béarn et en Aquitaine.

En 1971, c’est ce que Bernard Charbonneau appelle le « feu vert ». Pensez donc : même Paris Match découvre l’écologie. En 1971, Bernard Charbonneau prend sa retraite en septembre, s’installe à Garris et se montre très présent « sur tous les fronts » comme il le dit lui-même : cofondateur de la Sepanso 64 ici dans une salle de la fac, le 17 décembre 1971, au comité Soussouéou l’année suivante, puis au Comité de défense de la côte aquitaine. Il ne cesse d’écrire dans la presse écologique, et d’alerter les consciences, posant avec la radicalité que l’on sait les problèmes de fond.

C’est l’époque où, pour la première fois, Jacques Ellul, mais aussi Bernard Charbonneau estiment que l’opposition à la société technicienne apparaît suffisamment claire pour ne pas être récupérée aussitôt. L’action est possible. C’est donc un tournant important chez les deux hommes. Et donc, on se lance dans de multiples initiatives.

I. Les types de rencontres

Combien de fois ne me suis-je pas dit en moi-même : « Bernard Charbonneau et Henriette sont mes plus proches voisins ! » J’habite à 40 km de Garris, mais c’étaient bien avec eux, Bernard et Henriette, que j’avais les affinités les plus évidentes, par l’état d’esprit, par les convictions fortes, par l’espoir fou de renverser le cours des choses. Nous nous connaissions aussi par Simon Charbonneau, par Martine Charbonneau, sa sœur, par Jean-Pierre Charbonneau avec qui je collabore au Larousse de l’Écologie en 1975. Je n’oublie pas Jean-Paul Malrieu, neveu d’Henriette Charbonneau et son combat contre les rallyes de voitures de luxe organisés par Jacques Chancel en pays Toy. J’avais plaisir à rencontrer Henriette Charbonneau qui donnait des cours à la faculté de Pau. Je tiens à dire combien Henriette participait à bien des réunions et contribuait pleinement à l’avancée des réflexions de Bernard.

Les repas à Garris ou Saint-Pé-de-Léren étaient des moments de détente, de retrouvailles et de vraie hospitalité. Bernard Charbonneau, toujours actif, à sa table d’écriture ou en action de pêche ou de jardinage, arrivait souvent au dernier moment. Le maître des lieux avait toujours mille sujets de réflexions, de méditations, de diatribes, fournis par l’actualité. On le sait, il avait souvent un thème qui le préoccupait et il dissertait un peu longuement sur la question, alertant l’entourage sur la gravité du phénomène dénoncé. Surtout, il attirait notre attention sur les mécanismes de la grande mutation : des mécanismes à la fois profonds et implacables. Puis, Bernard Charbonneau passait assez vite sur un autre registre plus souriant, appréciant les dons de la campagne, le bon repas, les palombes, les cèpes ou les plats savamment cuisinés. Il appréciait au plus haut point tout ce qui restait de cette société paysanne au sein de laquelle il s’était retiré.

Bernard Charbonneau prenait toute sa part dans les travaux du jardin et de ses deux propriétés : planter des haies, des arbres, organiser le potager, contenir à la faux l’avancée des broussailles, fendre le bois, entretenir les fossés. Il avait même acheté une forêt. Il aurait pu dire comme Olivier de Serres : « cet utile jardinement me procure un grand plaisir ». À cet égard, cela me donne envie de tenter un rapprochement avec également deux autres écrivains férus d’agronomie, pratico-pratique, calvinistes du XVIe siècle : Bernard Palissy, Guillaume du Bartas, tous deux gascons (Rodes 2009). Je n’oublie pas les grands rituels de la pelère puisque Bernard, Simon et moi-même, nous partagions chaque année un cochon de bonne origine : deux jours de travail en commun !

Les points chauds écologiques se multipliaient. Il suffit de lire Tristes campagnes ou Les Cahiers du Boucau pour constater la kyrielle, l’avalanche de problèmes que la Sepanso essaie de soulever. Bernard Charbonneau est lui aussi pris dans le tourbillon : station de ski, projets d’Ahusky, routes de montagne, gravières, carrière du pic de Rébénacq, projet de marinas cossues sur le gave d’Ossau au Bager, déforestation, élevages industriels, usine d’incinération et sa dioxine, mitage suburbain, Groupe information santé de Lacq, délire publicitaire, enrésinement, projet de centrale nucléaire à Peyrehorade, etc. Pour donner un aperçu, je vous donnerai une brève lecture d’une lettre que Bernard Charbonneau m’adressait le 11 novembre 1972 :

Mon cher Michel,
Je vous signale la mise en train du Soussouéou : là aussi il faudrait d’urgence quelques très belles photos du Soussouéou. À noter aussi (Sud-Ouest est plus explicite que Le Monde du 10 nov. 72) l’affaire des veaux aux hormones distribuées généreusement dans tout le Sud-Ouest. Ce serait l’occasion d’une bonne attaque en soulignant que ce genre d’élevage cancérise aussi le paysage. Je reviens de Paris où j’ai assisté au congrès de l’Agrobiologie : je vous raconterai cela en vous voyant. […] Je vais lâcher ma bombe, ou mon pétard mouillé sur le Béarn, le Pays basque et les Landes le 25 janvier. Je suis à Patatéguia jusqu’au 15 décembre avec de temps à autre un raid au Boucau. À un de ces jours.
Bernard Charbonneau

Cette lettre, tirée parmi d’autres de mes archives, est significative :

Bernard Charbonneau est dans l’action : une affaire en bouscule une autre. Avec humour, il s’en remet au vocabulaire militaire : attaque, bombe, raid et… pétard mouillé. Notons comme toujours chez ce géographe l’obsession de l’espace. Recadrons : l’affaire Soussouéou sera une belle victoire après de multiples procès ; mon article contre le veau aux hormones (lire La Gueule ouverte) me vaudra des menaces de mort de la part d’un fils de vétérinaire emprisonné !

Le contexte très particulier de la mentalité béarnaise agaçait puissamment les Gascons que nous étions : de fait, les Béarnais étaient les habitants assoupis d’un pays de cocagne, disposant à profusion d’une nature généreuse, des bénéfices à l’époque – du maïs hybride et de la manne du gaz de Lacq. Le Béarnais est individualiste, mais puissamment conservateur, n’a jamais trouvé à se battre pour défendre son identité (sauf en 1620 face aux troupes de Louis XIII) et préfère toujours s’arranger des mutations de l’histoire. Dire non à une situation est contraire à une mentalité qui est celle du compromis et du juste milieu. Les analyses de Bernard Charbonneau sur la Grande Mue, la mort d’une société rurale, la fin du paysage étaient contraires aux structures mentales locales. Et Bernard Charbonneau ne cessait de dénoncer la photo culte de l’époque, le mensonge absolu : l’attelage de vaches (symbole du Béarn) et les torchères de Lacq derrière.

Les jeunes agrégés de la Sepanso naissante comptaient plusieurs géographes : Alain Cazenave-Piarrot, Françoise Caplane (présents l’été), Bernard Hourcade, Jean-Claude Bouchet et moi-même. Joël Tanguy Le Gac, biologiste, présidait avec énergie l’association. Pierre Davant et Max Crouau étaient très impliqués. Que l’auditoire se rassure : nous n’avons pas eu le temps d’avoir des débats de doctrine géographique ! Marqués par l’état d’esprit de 1968, et pour certains d’entre nous par la conscience de ce qu’avait pu être la Résistance pour nos pères, nous vivions le conflit avec la société de manière frontale. J.-C. Bouchet, successeur de Bernard Charbonneau à l’école normale, était marqué quant à lui par les idées d’ouverture de… Teilhard de Chardin. Claude Dendaletche soutenait, créant très vite le FIEP avec J. Tanguy : le FIEP, un Fonds pour réconcilier l’ours et le berger. A. Cazenave-Piarrot, Françoise Caplane et moi-même provoquions l’ire de nos professeurs ès géographie de Bordeaux : nous avions signé un tract « Non au luna park », contre les routes dans la réserve du Néouvielle : voir aussi notre article (1971). J.-C. Guillebaud évoqua alors les critiques « des géographes bordelais » dans Le Monde, p. 20, 3 sept. 1971. C’était jeter une possible confusion et l’opprobre sur les maîtres de la géographie bien-pensante qui se plaignirent.

II. Sinistrose ou hédonisme ? 

Charbonneau était d’abord la révolte absolue. Il a eu des mots énigmatiques pour parler de sa persévérance, de la pugnacité, de cette quête pour une totale lucidité qui le tenaillaient : « Cela nous vient de loin, ce n’est pas par hasard. » Cette capacité exceptionnelle à analyser, sans concession, le fait social se traduisait par différents refus, le refus de l’État, du mythe de l’État neutre. Nous étions plusieurs de notre génération à avoir été marqués par l’exergue de son livre dédié « à celui qui n’a jamais souhaité devenir préfet ». Toujours dans le registre libertaire, plus d’une fois, il me raconta l’épisode au cours duquel un protestant l’avait pris à part, coincé, en lui intimant : « Convertis-toi ! » Autre détestation : les petits arrangements de bonne société. Un beau jour, son camarade de lycée, le préfet Delaunay (tiens, un géographe !) l’invita avec le staff de l’usine de Lacq et quelques châtelains. Sous le prétexte de l’amitié, il s’agissait de circonscrire les quelques têtes fortes qui osaient critiquer l’usine SNPA (Société nationale des pétroles d’Aquitaine) de Lacq. Très vite, Bernard Charbonneau fit savoir au cours du repas qu’il n’était demandeur de rien. Les autres furent preneurs de quelques compensations pour eux et leurs familles et se turent désormais. Quant au quotidien local, il subit les pressions directes dudit préfet.

La perception du tragique de la situation pesait, malgré l’hédonisme bon enfant qui l’accompagnait. Je me souviens de ces années : j’avais l’impression que toutes les forêts du Béarn allaient disparaître. Les longues promenades, les veillées pouvaient être marquées par l’angoisse du nucléaire et l’avancée de l’irréversible. Nos adversaires parlaient de sinistrose. Disons que notre goût de vivre, notre aspiration à un monde différent l’emportaient.

Un penseur malicieux, toujours prêt à rire : tel était aussi Bernard Charbonneau. Je me dois de rappeler certaines anecdotes qu’il aimait bien évoquer. Bernard Charbonneau réussit à se faire réformer de la manière suivante : un jour de grande parade, il se détacha du rang pour lire de près les galons… d’un général ! Affectant de découvrir les cinq étoiles, il se mit aussitôt au garde-à-vous salua avec empressement et déférence. Le bélistre myope fut aussitôt congédié. Il aimait bien aussi critiquer le haut degré de conscience politique de ses collègues du lycée Louis-Barthou, les pétaino-gaullistes : dès le 6 juin, ils avaient oublié leur passé maréchaliste. Et Bernard Charbonneau venait au secours de leur mémoire ; en vain : le déni inconscient permettait de tout surmonter. Il riait aussi de la souplesse du capitaliste, de son aptitude invétérée à ramasser un billet de banque. Et puis, il y avait le franc délire sur les folles nuits supposées de Bidache, ce très calme chef-lieu de canton. Je n’oublie pas les numéros de duettistes avec Maurice Serisé. On retrouve dans ses écrits bien entendu cet humour joyeusement féroce qui signait une vitalité et une intelligence hors normes.

Honnêtement, il arrivait aussi que les écrits de Bernard Charbonneau m’agacent. Ainsi son « Essai sur la liberté » me laissait perplexe et au moment de faire un compte rendu pour Foi et Vie j’écrivais tout de même à Jacques Ellul (14 octobre 1980) : « Bernard Charbonneau croit être le seul à être conscient de la finitude de l’homme, de la mort qui revient à chaque page, des aliénations, du désir d’être libre et pleinement soi-même. Lorsque j’en parle avec lui, il semble tenir pour menu fretin ou idéologues tous ceux qui ont eu un minimum d’exigence vis-à-vis d’eux-mêmes. En fait je suis un peu déçu parce que je croyais lire quelque chose de neuf, des propositions pour une éthique alors qu’il me semble en rester aux conditions a priori de l’existence de la liberté. » Bien entendu Jacques Ellul me répondit en défendant son vieil ami.

III. Bernard Charbonneau et le monde associatif : disponibilité et exigence

Bernard Charbonneau n’était pas un meneur d’hommes ni un organisateur pratico-pratique. Mais il s’impliquait et pouvait dire à juste titre qu’il ne refusait jamais une conférence. Son impact sur les auditoires est difficile à cerner. Je crois pouvoir dire que, comme pour Jacques Ellul, des élèves ont pu passer complètement à côté de sa pensée, sans jamais véritablement la comprendre. C’est ce qui ressort de discussions que j’ai pu avoir sur Pau. Mais dans le même temps, plus d’un de ces élèves a évoqué les cours captivants, lumineux et l’excellente préparation aux examens, y compris en cartographie, d’un professeur qui ne chercha jamais à intégrer ses idées personnelles dans ses cours. Bernard Charbonneau me raconta plus d’une fois le plaisir qu’il avait eu à enseigner, avec éclat : « Je peux dire que j’ai flambé. » Plus tard, il me confia ses notes de cours, mais qui ne reflètent que de loin son art d’enseigner.

Les associations

La Sepanso-Béarn est une section de la Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest, vite reconnue d’utilité publique et affiliée à France Nature Environnement. Association généraliste, elle se bat « sur tous les fronts » comme dit Bernard Charbonneau. Dès le départ, la remise en cause de la croissance était clairement affichée par Simon Charbonneau, Max Crouau et Michel Rodes (S.O.N. 1973).

Le Comité de défense Soussouéou-Ossau était l’occasion pour Bernard Charbonneau de donner toute son énergie contre un projet de construire en altitude une station de ski « 7 500 lits ». La plaquette du Comité n’y allait pas par trente-six chemins : le promoteur était traité « de voleur, menteur et assassin », preuves à l’appui. Il fallut faire face à quatre procès en diffamation. Le promoteur se faisait fort de récupérer ensuite au civil les millions de francs qu’il n’avait pas pu gagner. Il estimait que les membres du bureau de l’association, nommément attaqués, n’avaient qu’à payer en vendant leur maison ! Il y eut un universitaire qui préféra se désolidariser. Ai-je besoin de vous dire que Bernard Charbonneau, poursuivi en justice, redoubla d’énergie pour la défense de ce site extraordinaire, joyau des Pyrénées ? Aujourd’hui, Bernard Hourcade, géographe (CNRS Ivry), n’a pas pu venir, mais je tiens à vous lire son message :

Chers amis,
Merci de vos messages que je lis toujours avec grande attention même si je suis depuis longtemps hors du Béarn.
Je ne pourrai pas être à Pau début mai pour cet hommage à Bernard Charbonneau ; dommage. Souvenir des luttes épiques du Comité Soussouéou, du procès que nous avons perdu ensemble, mais avec les félicitations du tribunal qui nous condamnait en cassation pour avoir traité le promoteur de voleur – ce qui était en effet formellement faux – mais nous félicitait de notre esprit civique pour avoir mis en évidence que le promoteur était un criminel potentiel en construisant une station de ski sous des couloirs d’avalanche…
Rappelons-nous aussi le rôle moteur et central de mon ami Joël Tanguy Legac hélas décédé prématurément. Amitiés à tous !
B. Hourcade

Je précise qu’après la Cassation, la Cour d’appel de Toulouse confirma que, malgré nos propos « inutilement blessants », notre bonne foi est reconnue et le promoteur, débouté, ne pourra pas exiger de dommages-intérêts ! Pour cette affaire, on verra M. Rodes (2009) « Les débuts de la Sepanso-Béarn-Pyrénées » et le film de P. Pommier et Noël Mamère récemment restauré sur CD : « Montagnes à vendre », Sepanso (avec la voix de Jean Pitrau). On se reportera à Bernard Charbonneau in S.O.N. 1974.

Avec le Comité Soussouéou, il faut citer l’Asam, l’Association de sauvegarde des petits agriculteurs de montagne, basée en Soule mais qui participait avec Jean Pitrau à ces luttes en Ossau et au film. L’association était proche des Paysans Travailleurs (précurseurs de la Confédération paysanne) et on croisait alors José Bové chez Jean Pitrau. C’était ensuite l’épisode Lip-Pechiney-Larzac même combat : les paysans travailleurs du Béarn et de Soule ravitaillaient les grévistes de Péchiney-Noguères.

En 1972, le projet de VVF et de complexe immobilier au Benou nous opposa au maire de Bielle. Nous avons obtenu que le VVF soit construit dans Bielle. L’Asam et le Signal d’Ossau (Philippe Desmond) jouaient un rôle essentiel. Les falaises aux vautours d’Aste-Béon furent classées.

Les liens étaient vite établis aussi avec les milieux occitanistes, progressistes, je le précise pour les Parisiens : mouvement « FORS », Volem Viure al Païs, Per Noste, et avec les chanteurs occitans : Delbeau et Marti soutiennent les réunions du Comité de défense de la côte Aquitaine, le jeune David Grosclaude et les Larvath sont vite très actifs avec aussi Los de Nadau. L’Aragonais Labordeta, figure emblématique de la résistance au franquisme et plus tard député du P.A.R, Parti aragonais régionaliste, participe à une semaine Béarn-Aragon à Pau en 1978.

Bernard Charbonneau était également très présent par la prise de parole et par la plume dans les AG de Nature et progrès : l’agriculture était un de ses thèmes favoris.

Le Pays basque était là aussi le terrain de prédilection de Bernard Charbonneau, invité très souvent de Jeunes et Nature dont Pierre Lebaillif assurait à 18 ans la présidence nationale depuis Cambo avec l’aide de Genofa Cuisset à Uhart-Cize, avec aussi les randonneurs d’Aunamendi (Bidarray).

Au Comité de défense de la côte aquitaine se côtoyaient des personnalités d’horizons différents chez Jacques Ellul puis sur Bordeaux avec Bernard Charbonneau : jeunes gens du Parti socialiste unifié, le PSU (Renversade) mais aussi un officier (M. Sempé) refusant de vendre ses terres d’Hourtin à la Miaca. On se reportera à l’article de Bernard Charbonneau : « Opération gribouille » (Sud-Ouest du 30 décembre 1973, p. 7).

Des réunions épiques

À Pau, une réunion du Comité Soussouéou se termine en retraite lorsque le conseiller général de Laruns débarque avec deux cars de fanatiques avinés et vociférant, convaincus que nous leur enlevions le pain de la bouche en leur bloquant le projet d’Eldorado-paquebot des neiges. Les renseignements généraux avaient cru bon de nous téléphoner et il fallut évacuer !

Concernant la côte aquitaine, à Bordeaux, j’ai le souvenir d’une réunion extraordinaire à la Glacière à Mérignac : plus de mille personnes, avec aussi Jacques Ellul, le chanteur Marti. Nous n’avions eu droit qu’à 3 lignes en bas de page dans Sud-Ouest. C’est l’époque où, tour à tour, nos amis Joël Aubert et Jean-Claude Guillebaud avaient été mis à pied du journal Sud-Ouest pour un mois : ils critiquaient la Miaca (Mission interministérielle d’aménagement de la côte aquitaine) ! Par contre, nous assistâmes une fois à une conférence de Biasini, chargé de mission de la Miaca, au cours de laquelle il n’y eut pas moyen de dire un mot face à cet ancien administrateur colonial qui se vantait par écrit d’agir par « provocation » avec les indigènes landais qu’il menait parfois jusqu’à New York pour les convaincre des bienfaits du béton sur le sable.

C’est à Ahusky, en Soule, que se déroula, en 1975, une manifestation familiale tranquille et bon enfant de 500 personnes contre un projet immobilier de plus de la Miaca, aux sources de la Bidouze. Pierre Lebaillif avait fédéré de nombreuses associations.

La bagarre pour le maintien de l’école publique du hameau isolé d’Arasné au-dessus de Tardets fut longue et hélas perdue.

Il y eut aussi le flop absolu : conférence de Bernard Charbonneau un vendredi saint à Saint-Jean-Pied-de-Port, erreur totale de casting du regretté Lebaillif ! Bernard Charbonneau n’eut que trois auditeurs ce soir-là (anticléricaux ?). Et comme nul n’est prophète en son pays, la conférence sur l’agriculture et le maïs à Saint-Palais ne remua pas vraiment les foules.

Les liens avec l’Aragon, contrée très chère au cœur de toute la famille Charbonneau, étaient multiples. Nous rencontrions Mario Gaviria, sociologue d’origine navarraise, mais travaillant à Saragosse avec la très jeune équipe du journal mensuel Andalan encore muselé par Franco. Il y eut des réunions communes jusque dans les Cévennes chez Armand Petitjean.

Le colloque de Huesca, « Présent et futur de l’espace pyrénéen », 5-7 février 1976 se déroule sous forme d’assemblée libre dans une atmosphère de libération extraordinaire, un an après la mort du dictateur. Le devenir des Pyrénées était posé. Je renvoie aux actes du colloque auquel s’inscrivent des membres de l’administration française, Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’aménagement rural) comprise. Nous étions à vrai dire surpris de découvrir des universitaires aragonais autrement plus libres et plus écologistes que leurs homologues français ! Lire les Actes. L’année suivante, Bernard Charbonneau lança une nouvelle réunion avec un collectif pyrénéen, puis c’est la semaine Béarn-Aragon à Pau, en 1978. Dès ces années-là, le lien était fait avec les géographes du Giam (Groupe pour l’information sur l’aménagement de la montagne) de Toulouse. C’était en 1977 le combat contre l’urbanisation du lac de l’Oule avec l’appui d’André Etchélécou qui présidait la commission environnement de la Fédération française de la montagne. Le 8 novembre 1988, le Conseil général vote une motion à l’unanimité « contre les associations malfaisantes ». Il s’agit, vous l’avez compris, de la Sepanso.

Les instances plus théoriques

Le colloque du Boucau à Saint-Pé-de-Léren, chaque année en début juillet, était l’occasion de faire le point sur la situation et surtout de prendre du recul sur nos propres engagements. Dans la mesure où les Actes sont encore disponibles et font l’objet d’autres communications, je serai bref. On sait que ces colloques se situaient dans cette volonté et ce besoin qu’avaient eu Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, dès le mouvement Esprit des années trente, d’organiser des camps de réflexion dans la nature. Soulignons encore la participation d’Henriette Charbonneau.

La Gueule ouverte, « mensuel écologique qui annonce la fin du monde » : les réunions se tenaient dans les locaux du journal Charlie Hebdo dont nous dépendions financièrement au début. Il faut imaginer les réunions et l’impensable : Oui, je témoigne de la présence de Bernard Charbonneau en boîte de nuit le 14 mai 1973 avec le professeur Choron, Isabelle Cabu, Wolinski, etc. En fin de repas, Choron étant éméché, je remplissais le carnet de chèques pour régler la note. Il faut imaginer la grande hétérogénéité des plumes de La Gueule ouverte : René Enhi, Claude-Marie Vadrot, Henri Gougaud, Laurent Samuel, de bons catholiques, de gentils barbus et Prémillieu à la suite du décès de Pierre Fournier, mort très jeune à la tâche d’une crise cardiaque (tout comme le berger Jean Pitrau de Tardets). Bernard Charbonneau a donc beaucoup écrit dans ce journal qui tirait à 100 000 ex. Pendant des années, il fut assidu à tenir sa « Chronique du terrain vague ».

Combat Nature était une revue de qualité. Bernard Charbonneau ne ménageait pas sa peine pour attirer l’attention des écologistes de France et de Navarre sur la complexité de la société, ses pesanteurs sociologiques et surtout sur les risques d’une récupération du moindre discours, de la moindre action. Déjà on voyait fleurir les auto-labels, les chartes de nature et autres mesures symboliques du greenwashing, dirait-on en 2011.

La presse protestante, avec l’hebdomadaire Réforme, avec la revue Foi et Vie dirigée par Jacques Ellul de 1969 à 1986, recevait les contributions de celui qui se disait volontiers « post-chrétien ». Signalons l’apport de Bernard Charbonneau au numéro spécial Écologie et Théologie (1974).

Les réunions d’Ecoropa, association européenne d’écologie, regroupaient des personnalités diverses : Goldsmith, Karl Amery, Agnès Bertrand, Jean-Marie Pelt, Edouard Kressmann. Le 12 décembre 1976 à Paris, je participais à une réunion au cours de laquelle Jacques Ellul et Bernard Charbonneau retrouvèrent Denis de Rougemont et Jean-Marie Domenach, l’espace d’une matinée. Bernard Charbonneau avait fourni une contribution sur « L’Europe et l’écologie ».

Conclusion

La pensée de Bernard Charbonneau se caractérise par cette étonnante capacité à déjouer, dénouer les paradoxes. Certes, nous lisions Marx, nous savions bien que l’idéologie est l’exacte inversion ou le substitut du réel : nous avions eu la chance de suivre les cours de Jacques Ellul sur Marx ou sur la société technicienne et ses ouvrages, sans doute plus didactiques et plus faciles à assimiler. Mais l’apport de Bernard Charbonneau, à bien des égards, reste singulier.

Tout d’abord c’est son style, incisif, imagé, allant du détail le plus cru à la synthèse la plus magistrale, qui nous enthousiasmait. Nous retrouvions des accents et le souffle d’Élisée Reclus, le joyeux démontage de la phraséologie dominante. Bernard Charbonneau dénonce l’économie minière, de pillage, la raubwirtschaft. Il se situe donc à l’opposé de la géographie assoupie de Vidal de la Blache dont il a cependant gardé la passion des pays, des terroirs, échelle culte de la géographie d’avant-guerre. Mais comme chez Reclus ou Franz Schrader, c’est le changement technique et social qu’il s’agit de mettre en lumière, sans concession. Par ailleurs, il s’en prenait aux sociologues et géographes et déclarait que « la collaboration de l’université et de l’industrie n’est que celle de la putain et du maquereau, qui recueille le gros de la recette » in Tristes campagnes, Denoël, 1973, p. 108. Et pour Bernard Charbonneau pas besoin d’ordinateur et de vocabulaire amphigourique pour cerner la réalité !

Sans doute n’ai-je pas insisté suffisamment sur la passion, viscérale, physique, de ce contact avec les éléments naturels. Il y a chez lui quelque chose du Gascon batailleur : « Que le Gascon y arrive si le Français ne peut y aller ! » (Montaigne, Essais, livre 1 chap. XXVI) Je cite cette phrase célèbre, à contre-emploi, je le sais, mais maintes fois reprise par de multiples Aquitains pour cerner une réalité psychologique et culturelle qui n’est pas un mythe mais comme une constante historique chez plus d’une figure célèbre de nos régions. En bref, une pugnacité constante et hors du commun.

On pourrait méditer sur le paradoxe suivant : d’un côté, Bernard Charbonneau se voulait un homme simple, parlant le langage de tous, ne demandant à la société que la possibilité de vivre pleinement sa condition d’humble mortel, d’un autre côté, face à l’emprise d’une société devenant totalitaire, il exigeait des qualités exceptionnelles de ses contemporains. Bernard Charbonneau, conscience libre, aspirait à refonder un vivre en commun sur de tout autres bases qu’il prétendait de simple bon sens. Mais suivre Bernard Charbonneau c’était épouser une ambition hors du commun et même un idéal absolu, celui de la conscience claire et dégagée de la pesanteur sociale, celui de l’indépendance d’esprit qui n’a de compte à rendre qu’à sa conscience, bref, la liberté la plus entière. En fait, Bernard Charbonneau, comme tout humaniste radical, était aux prises avec la contradiction suivante : d’un côté analyser les déterminismes les plus implacables et de l’autre proclamer la liberté absolue de l’individu. Car la philosophie de Bernard Charbonneau comme celle de Jacques Ellul est au carrefour dialectique d’une philosophie du moi et d’une philosophie de l’objet, de l’objet social. Nul doute que Bernard Charbonneau est l’homme du conflit entre ces deux pôles. Et, s’il rejetait la mainmise du corps social sur l’individu, c’est au nom d’une conscience aiguë de sa condition d’homme. Je souhaite insister maintenant sur ce qui est essentiel : Bernard Charbonneau est bien l’homme de l’intériorité.

À cet égard, je me permets donc une parenthèse, une analogie qui peut légitimement être faite avec une génération au-dessus, celle des premiers personnalistes, celle de ce courant spiritualiste, mais opposé à tous les dogmes. Cette génération de protestants court d’Edgard Quinet à Renouvier avec la préoccupation de refonder la société sur l’autonomie de la personne morale et non les idéologies, qu’elles soient celles des Lumières ou de 1789 ou encore du positivisme et du scientisme ambiant : voir l’ouvrage de P. Cabanel (2003). Ces hommes, certes néo-kantiens et favorables à « une foi sans dogme », cherchaient les contours d’une nouvelle morale sociale, d’une éducation au libre arbitre. Le maître mot de ces précurseurs est connu : la conscience. Au sens où Luther déjà s’écriait « ma conscience me suffit ». On sait que J.-J. Rousseau voyait dans la conscience un arbitre infaillible et absolu. Les spiritualistes protestants du XIXe siècle n’en sont plus là. Le criticisme kantien les inspire mais ne suffit pas. Seule la méditation, la confrontation intérieure avec soi-même et avec le monde, l’exigence métaphysique radicale permettent de progresser. Charles Renouvier (1903) définit le personnalisme comme une religion personnelle. N’oublions pas qu’il a été suspendu en 1874 – c’est l’époque de l’ordre moral de Mac Mahon – de son poste de professeur de philosophie à la faculté de Bordeaux pour précisément avoir défendu « l’autonomie de la conscience et l’indépendance de la morale ». Avec la théologie libérale protestante, c’est tout un courant qui glisse vers une foi sans dogme, une foi sans église. La vie intérieure, le sentiment, la conviction profonde, le débat de conscience doivent construire l’homme. La recherche éthique ne peut être séparée de la quête métaphysique. Poser un acte véritable, c’est trouver le chemin par soi-même, c’est dépasser le non-sens, c’est poser un acte de foi. Et lorsque le pasteur Léopold Monod déclare « le dessein du Christ a été bien moins de fonder dans le monde une nouvelle religion qu’une vie nouvelle », il reflète les aspirations existentielles de toute une lignée qui va de Kierkegaard aux personnalistes des années 1930. Il s’agit d’épurer l’apport du christianisme pour vivre pleinement les exigences les plus radicales de son fondateur. Dogme et religion sont évacués. Ce matin, Sébastien Morillon nous apprenait que dans sa jeunesse Bernard Charbonneau avait déclaré qu’il ne gardait que la prière quotidienne du « Notre Père ». Le 11 septembre 1991, Bernard Charbonneau m’écrivait ceci :

« Oui ma liberté me dépasse et j’y eusse depuis longtemps renoncé si je n’avais pas eu le sentiment d’y être poussé par un impératif spirituel tout puissant, un Dieu inconnu et connu, proche du dieu personnel du “Notre Père”. Le premier mensonge de la fausse liberté est de tuer le Dieu qui est en nous en nous faisant Dieu nous-mêmes. Pourtant, la moindre réflexion devrait révéler à un homme, même à sa raison ou son esprit à quel point cette prétention est ridicule.
Oui il n’y a pas de liberté sans l’appel d’une transcendance qui ordonne de se dépasser. À elles seules, la nature et la culture n’ont rien à nous dire. L’essentiel, le sens est au-delà. Et c’est parce qu’il est au-delà que ma liberté doit l’y réintroduire. Et c’est pour cette raison que j’aime en conscience cette terre, même cette société, à la fois inhumaine et humaine, dont mon corps et mon esprit sont pétris. Je les aime pour ce qu’ils sont, je n’ai pas besoin de les diviniser, c’est-à-dire de les trahir pour les aimer. ll n’y a de relation vivante et profonde à un esprit transcendant que par le biais, forcément dérisoire, de la liberté personnelle et individuelle que nous sommes. Cela peut se dire aussi dans le langage chrétien : en usant du mot péché : délivré de son ignorance et de sa faiblesse par leur reconnaissance. »

J’ajoute que, curieusement, c’est aussi ce que vivait et reconnaissait Ferdinand Buisson (1841-1932), ce protestant ultralibéral, ennemi des dogmes et de Calvin, conservait le « Notre Père ». Rappelons que cet inspecteur général, fondateur de l’école laïque, prix Nobel de la paix (1927) fut l’auteur d’une thèse sur le réformé Sébastien Castellion. Et nous avons aussi appris que Théodore Monod gardait « Les Béatitudes ». Au tournant du XXe siècle, ces laïques spiritualistes seront d’ailleurs dépassés et écartés par les tenants de la sociologie naissante qui prétend désormais offrir des repères objectifs pour une morale qui se passe de l’ascèse et des drames de la vie intérieure. La laïcité de 1905, très vite acquise aux visions matérialistes, écrase le courant spiritualiste qui l’avait préparée. Les questionnements existentiels et métaphysiques sont révolus : sous prétexte de science humaine, on retombe vite dans l’idéologie. Il est significatif que la sociologie naissante soit en guerre contre la géographie jugée idéaliste. Quant à Bernard Charbonneau, je ne suis pas hors sujet croyez-le bien, il est un historien qui part de l’homme de chair et de sang pour parler comme l’École des Annales, de l’homme hic et nunc, incarné et territorialisé.

Ainsi, autre analogie, les tenants de ce courant spiritualiste du XIXe siècle, les Quinet, Steeg, Pécaut, Renouvier, dans un premier temps, se réfugièrent en Suisse par aversion pour le Second Empire. Me permettra-t-on de dire que Bernard Charbonneau a choisi lui aussi, à sa façon, un territoire, un refuge en province pour mieux se ressourcer et combattre la grande Babylone ? D’autant que la faillite des grands mythes et des idéologies, la crise de 1914-1918, la crise de 1929, tout pousse Bernard Charbonneau à faire table rase du passé et repartir de l’individu. Le cheminement est le même que chez le pasteur Léopold Monod : « quitter les églises et partir de libres groupements ». Car si le point de départ est bien la pure révolte de l’individu, il s’agit in fine de construire la personne comme Denis de Rougemont et Bernard Charbonneau l’ont montré.

Cette haute exigence, cette recherche absolue de la liberté, par force comme au-dessus de la mêlée, inspira à Jacques Ellul une réflexion qu’il me confia : « La pensée de Charbonneau est en vérité une pensée aristocratique. »

In Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011.

 

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