Le Paradoxe de la culture. Les mains de la pensée

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La Paradoxe de la culture
(1965)

Chapitre V
Les mains de la pensée

Le clerc depuis l’origine est le fonctionnaire du spirituel, nous en avons fait le salarié du gratuit. Aussi nulle catégorie d’hommes n’est ainsi déchirée entre le vrai et le réel ; nulle n’est aussi exigeante ni aussi impuissante : autant menacée par la mauvaise conscience et l’hypocrisie. L’évolution actuelle du monde n’a fait que pousser jusqu’au bout les prétentions et la misère des intellectuels. Plus que tout autre, l’intellectuel est au centre du drame de la liberté ; plus que tout autre, au lieu de compenser une exigence de liberté absolue par une capitulation devant la politique et la technique totalitaires, il lui faudrait accepter de redevenir un homme en acceptant d’associer tant soit peu l’esprit au corps, à mi-chemin du ciel et de l’enfer.

Mais pour cela il faudrait d’abord qu’il rejette l’éternelle tentation des docteurs : que le serviteur, cessant de s’identifier à son maître, ne tire pas orgueil du service de l’esprit. La plupart des vices des intellectuels se ramènent à celui-ci : ils transposent inconsciemment à chaque instant de l’esprit et de la vérité à leur personne cette gloire qui devrait les accuser. Adolescents, ils s’engageront dans la carrière de penseur ou de théologien, moins par amour d’une vérité qui reste encore confuse que par attrait pour la grandeur qui auréole tout ce qui touche à l’esprit, avides à leur insu d’une puissance magique et d’honneurs qui sont d’autant plus prestigieux qu’ils sont tout d’abord invisibles. Ils s’engageront dans cette voie étroite en prenant pour de l’exigence spirituelle l’ambition d’appartenir à l’aristocratie des purs. Alors qu’être contraint de servir la vérité devrait être considéré par l’homme comme une plaie et une honte ; puisqu’elle rend insupportable aux yeux du monde ce qui reste pourtant ridicule aux yeux de l’esprit.

Si le clerc, aujourd’hui réduit au qualificatif d’« intellectuel », répondait à sa véritable vocation, il serait pénétré du sentiment de l’objectivité du vrai, comme du réel, vis-à-vis de son propre individu. Il ne serait plus le nihiliste professionnel d’une commode « liberté de pensée » libérale, mais au contraire l’homme d’une vérité personnelle : c’est-à-dire immuable, et pourtant parce que transcendante, insaisissable. Il saurait que penser revient à rechercher la vérité afin de mesurer le réel : juger. Donc avec crainte et tremblement, car tout jugement, s’il met en jeu l’inculpé, engage le juge. Ainsi pourrait-il suivre fermement la voie d’une pensée libre, tolérante puisque assurée, en évitant les facilités complémentaires du scepticisme et de l’esprit de système. Ainsi, le clerc moderne n’aurait plus besoin de compenser le nihilisme par le fanatisme, la mollesse de caractère par la dureté idéologique.

Le serviteur de l’esprit doit être constamment en garde contre la tendance qui le pousse à identifier son individu à un absolu dont il est l’indigne esclave. L’intellectuel plus qu’un autre devrait savoir s’incliner devant le fait, spirituel ou matériel, irréductible. La capacité à reconnaître le fait le plus inconcevable, ou le plus bête, le moins intéressant pour l’esprit, est la vertu fondamentale de l’intelligence ; la seule qui donne le droit d’écrire. Résistant au penchant de son esprit, il ne prétendra plus se maintenir en permanence sur les sommets de la spiritualité et de la finesse, quand il est déjà si difficile à un homme de gravir les premiers pas sur l’interminable route qui y conduit. Il se gardera bien d’être la dupe des apparentes facilités que donne vis-à-vis d’autrui le maniement des idées et du langage ; il ne cherchera plus à battre ses concurrents en visant la quintessence de l’idéal moral ou spirituel, sans chercher s’il le faut à aller jusqu’au bout de la nuance ou de la logique. Chaque intellectuel devrait en particulier se méfier des facilités de sa spécialité ; le savant ou l’historien de formation universitaire s’efforcera de ne pas se laisser entraîner sur la pente d’une objectivité trop superficielle, comme le romancier sur celle d’un raffinement sensuel ou psychologique que rien n’impose. Le clerc est toujours tenté de céder aux séductions d’une liberté désincarnée absolue parce qu’inexistante, dont la seule manifestation est une inflation verbale où elle entraîne le langage dans son néant. Le respect de la vérité, la fidélité au réel, obligent parfois à une simplicité qui donne à qui la pratique l’air d’un simple d’esprit. Le vrai clerc devrait se reconnaître à sa capacité d’accepter de passer pour un imbécile, dans une société où le maniement exclusif de l’intelligence et des mots seul qualifie, le sens de l’humilité intellectuelle devrait qualifier l’intellectuel. Paradoxalement, cette humilité, cette indifférence à l’intelligence, cette modestie dans la liberté, deviendront alors source d’autorité, d’invention et de liberté véritables.

Une pensée engagée en vérité est une pensée incarnée, elle le sera donc dans la pratique. Le premier engagement de l’intellectuel dans la réalité s’opère quand il l’intègre dans sa pensée, en résistant aux séductions du rêve ou de la logique ; de même l’engagement de 1’« homme d’action » s’opère quand il introduit dans les automatismes de son action la dimension de la pensée. Un esprit humain qui tend à l’absolu sait qu’il y tend par les voies du relatif, et que le seul moyen de ne pas trahir l’un est de ne pas oublier l’autre. Le nihilisme inhérent à l’intellectuel ou à l’artiste risque de les enfermer plus particulièrement dans le dilemme de l’anéantissement ou de l’hypocrisie ; il faut la conscience d’un corps particulièrement lourd pour maintenir tant d’esprit sur terre. Le clerc doit à chaque instant compenser son exigence de vérité par plus d’attention au réel ; ainsi, au lieu de s’en écarter il devrait considérer plus attentivement les questions d’argent sur le plan privé, comme les faits politiques sur le plan public. Il n’y a pas d’autre moyen pour lui d’éviter de compléter tôt ou tard un idéalisme par un réalisme, l’idéalisme de l’adolescent par le cynisme du vieillard, la prétention à la liberté totale par l’abandon à la nécessité totale.

Trop de clercs, pour s’être voulu anges, tournent à la bête ; quand il s’agit pour eux d’être des hommes comme les autres, à mi-chemin du ciel et de l’enfer. Mais ce n’est pas facile, car le clerc moderne est condamné à le savoir mieux qu’un autre, et la société le pousse irrésistiblement, dans le sens de ses propres penchants, à remplir ce rôle d’enfant exigeant parce qu’irresponsable. Pourtant, s’il doit se méfier des hypocrisies d’une fausse adolescence et d’une révolte qui ne peut aboutir qu’à son contraire, il refusera d’autant plus la comédie de cette révolte salariée que la société actuelle fait provisoirement jouer aux écrivains et aux artistes. L’intellectuel est un homme comme le paysan ou l’ingénieur, et même, plus qu’un praticien, il devrait se savoir engagé dans la réalité et le mal puisqu’il possède sur l’homme d’action l’avantage de la réflexion et de la conscience.

L’intellectuel se sait engagé – pour l’essentiel qui ne l’est pas ? – parce que le sujet s’est dégagé de l’objet qu’il considère. La pensée qui s’est distinguée du réel y retourne, car la pratique est son fondement. Elle doit la transformer, comme la pratique la transforme elle-même, en lui donnant les dimensions de l’expérience. Si le clerc a pour fonction de distinguer l’esprit de la chair, il éprouve avec la même intensité le besoin d’accomplir l’acte qui les réconcilie. Contrairement à l’idée courante, le souci éthique et moral devrait être le propre du penseur ; car son affaire est de créer ce que les autres subissent : une vie d’homme.

Cette vie est d’abord la sienne. Si les clercs modernes n’ont que le mot d’« engagement » à la bouche, entendant par là un certain engagement politique, c’est parce qu’ils justifient ainsi un dégagement de leur condition personnelle ; notamment de leur condition d’intellectuel. Se reconnaître engagé, pour en dégager autre chose, c’est se reconnaître d’abord engagé dans l’immédiat sur lequel l’individu peut encore agir : engagé dans l’angoisse de la vie et de la mort personnelles, dans la vie privée et dans le métier – et seulement ensuite dans l’action politique. Les intellectuels pourraient agir dans un domaine dont ils ne se préoccupent guère : leur profession d’écrivain. Et pourtant ils trouveraient là, avec les difficultés, la possibilité d’une action immédiate. Au lieu d’être le salarié chargé par la société d’élaborer la superstructure idéologique ou mythique qui la couronne, le clerc moderne serait ce qu’il prétend être : l’homme qui la juge en la décrivant. Pour se dégager de la réalité politique il y engagerait sa conscience, et pour s’y engager il en dégagerait son esprit.

Pourquoi l’intellectuel aurait-il mauvaise conscience vis-à-vis des « hommes d’action », s’il remplit sa tâche ? Comment parler d’une action digne de ce nom sans le diagnostic critique qui la prépare, et la prévision qui ouvre les voies ? L’intellectuel fidèle à sa vocation n’a donc pas à se sentir en état d’infériorité vis-à-vis de l’industriel ou du politicien, parce qu’il est à la pointe de l’action, et qu’il voit seulement plus large et plus loin. Pour être présent à la réalité profonde de l’Histoire, il saura résister aux entraînements d’une actualité éphémère. Il acceptera d’être inactuel, ou plus probablement démodé, afin d’atteindre dès aujourd’hui ce qui fut et sera. Il s’attachera à l’homme, et non à ce masque provisoire sous lequel il se dissimule ; afin d’exprimer la permanence humaine il se refusera à être 1’« écho sonore » où se reflète tout au plus le public d’un lieu et d’une époque. Pour être à tous, et non seulement à une classe ou à une nation, il saura s’il le faut être seul, sans se complaire dans un état qui n’est vrai que dans le doute et la souffrance. C’est précisément l’amour des hommes qui devrait donner au clerc la force de se séparer provisoirement d’eux pour s’unir à eux plus durablement : parce qu’un amour profond des hommes poursuit à travers eux la vérité et Dieu.

Notre temps est un temps de trouble parce qu’il lui manque une pensée : parce que ses clercs ont démissionné de leur fonction d’arbitre entre le réel et le vrai, la nécessité et la liberté, afin de transformer l’un par l’autre. « Engagés » ou « dégagés », par réalisme ou par idéalisme, ils n’ont plus vu la relation qui unit la personne à la société, et comment l’esprit peut être l’origine de l’action. Jusqu’ici, le travail du clerc avait consisté dans cet effort de réflexion qui est à l’origine de tous les grands mouvements qui ont transformé l’Histoire. Mais de la pensée à la réalité, de la semence à l’arbre, il faut un temps d’autant plus long que l’arbre est haut et ses fruits sont nouveaux ; aussi l’effort du clerc semble-t-il tout d’abord inactuel et gratuit. Aujourd’hui où le temps va si vite, cette maturation d’une pensée en réalité risque de ne plus être possible. L’intellectuel « dégagé » de l’Histoire, donc authentiquement engagé en elle, risque d’être torturé par le sentiment de l’urgence. Ni trop tôt, mais aussi hélas, ni trop tard.

Pourtant, il ne faudrait pas ramener l’action à l’urgence ; la véritable urgence est invisible et ne s’inscrit pas dans l’immédiat. Trop souvent l’urgent, c’est l’irrévocable, quand une situation est sous le signe de l’urgence il est trop tard pour agir et il ne reste plus qu’à répliquer à la nécessité en ayant le réflexe le plus prompt : l’incendie se combat quand la maison n’est pas encore dévorée par les flammes. Seule est rentable l’opération à froid ; ainsi ce n’est pas en 1950 mais en 1930 qu’il était possible et urgent de trouver des solutions à la question algérienne : au moment où il n’y avait pas encore de problème algérien. Mais les « réalistes » d’alors auraient parlé d’utopie. Ainsi, une hantise de l’action qui se refuse le temps de la réflexion sous prétexte de l’urgence s’interdit au fond d’agir.

Les intellectuels devraient se rappeler que l’Histoire est menée par des pensées mortes depuis des siècles. Qui était réellement engagé dans la réalité historique de l’Empire romain des généraux qui combattaient pour Galba ou Vitellius, ou des apôtres d’une Église minuscule et inconnue ? Qui était au centre de l’Histoire de son temps d’un isolé comme Saint-Simon ou d’un politicien célèbre comme Villèle ou Royer-Collard ? Il manque à notre monde une vue d’ensemble de ses structures, des transformations qui pourraient l’adapter à l’homme. Cette conscience des contradictions de l’organisation et de la liberté, cette imagination des moyens qui permettraient de la résoudre, ne peut être l’œuvre que des intellectuels. Or depuis Marx l’intelligence humaine se tait ; notre siècle attend encore cette lumière que fut la Philosophie pour le xviiie, et le socialisme pour le xixe. Et les intellectuels parlent de s’engager ; ils font songer à un menuisier qui, sous prétexte de faire du travail, quitterait son établi pour rôder autour des chantiers des maçons.

Le clerc authentiquement engagé n’identifie pas l’engagement à une adhésion politique qui n’est que l’alibi de sa vie. Il l’est dans la pensée et l’expression qui sont sa raison d’être. L’apparente facilité de la réflexion et de l’écrit comporte ses difficultés propres. Quand un homme prétend parler au nom de la vérité, noblesse oblige, il faut que sa vie, par des voies qui ne se ramènent pas toutes à la morale, démontre la véracité de ses paroles : le style ne concerne pas simplement les phrases. Et s’il prophétise, il doit s’attendre à toucher le salaire du prophète ; c’est-à-dire au moins les souffrances du désert : le silence, l’abandon ; le glorieux châtiment du martyre n’étant que la récompense du dernier jour.

Sinon, s’il fait de l’expression un métier, il se contentera alors, comme la plupart des écrivains ou des artistes du passé, d’être une sorte d’artisan qui travaille modestement à éclairer la vie des autres hommes en l’embellissant ; il fabriquera du roman comme un ébéniste des meubles, en aimant son matériau : le langage, comme celui-ci peut aimer le bois. À la comédie de la tragédie se substituerait enfin dans la littérature soit le franc sérieux soit le franc divertissement : une moindre prétention étant parfois le signe de plus d’exigence. Mais que l’intellectuel choisisse la voie étroite de la solitude et de l’angoisse, ou celle, plus facile mais plus humble, d’une tâche objective qui le replace parmi les hommes, il retrouvera l’authenticité de la nature ; et il ne sera plus corrompu par la bonne et la mauvaise conscience.

En tout cas, il fuira comme le pire des maux le mensonge de l’intellectuel moderne : ce cabotinage de la personne et de sa liberté où la parole devient le double de la vie. Il n’endossera plus les oripeaux de ce magicien sans magie ou de ce pseudo-sacrilège qui ne profane que ce qui l’est déjà. Il ne dissimulera plus l’artifice, le mal de la conscience, sous des appels à la nature primitive et à l’inconscience, son nihilisme de civilisé sous une barbarie préfabriquée. Il s’acceptera intelligent, complexe, raffiné ; et c’est en s’acceptant tel qu’il est qu’il retrouvera une authenticité dont il ne parlera plus parce qu’elle sera.

D’autres conditions politiques ou sociales pourraient donner plus de sérieux à la liberté de l’intellectuel en la rendant moins gratuite. Peut-être, tout en supprimant certains obstacles à une libre expression, faudrait-il rétablir certains risques et responsabilités, afin de départager autrement que par le seul choix de l’éditeur, les vocations et les œuvres nécessaires. Les facilités de l’édition capitaliste, et celles encore plus grandes de l’édition d’État, si elles aplanissent la voie de ceux qui sont prêts à s’adapter à la demande du milieu, dressent en réalité un obstacle devant qui doit obéir à une mission personnelle. Du temps à vaincre, un silence à surmonter, des risques à courir dans une société où tout ne pourrait pas être publiquement dit, écarterait la grande masse de ceux qui n’ont pas vraiment besoin d’écrire ou de parler, sans décourager les quelques personnes qui sont prêtes à le faire à tout prix.

Par contre, n’importe quelle personne acceptant de payer le prix de l’expression personnelle devrait pouvoir atteindre autrui. Ceci serait possible si l’écrit ou l’art perdait son caractère exclusivement professionnel. Une étrange naïveté pousse le jeune écrivain ou le jeune artiste à espérer de la société qu’elle couronne sa révolte. C’est en prétendant tirer salaire de sa virginité qu’il se prostitue : pour s’être voulu le professionnel de la révolte, il devient le fonctionnaire de la justification. Entre cette prétention et cette réalité, le mensonge et l’hypocrisie peuvent seuls rétablir un lien. Pour s’être voulu le prêtre salarié de la création personnelle, l’intellectuel devient l’esclave besogneux de l’édition, ou pire, aujourd’hui d’un journalisme qui le divertit de toute œuvre suivie.

À mi-chemin de cette prétention trop élevée et de cette condition servile, le clerc devrait retrouver une mesure. Un bon moyen pour lui de se dégager et de s’engager en même temps consisterait à ne plus faire de sa liberté d’écrire et de penser la base économique de son existence. Un second métier pourrait lui éviter l’avilissement et l’hypocrisie en lui assurant, avec un minimum d’autonomie matérielle, un contact avec la réalité et la vie du plus grand nombre. Ainsi, tout en restant dépendante du jugement de la société, son œuvre ne serait plus soumise à la nécessité, encore plus contraignante, de gagner le pain quotidien.

Enfin, quand les intellectuels réclament la liberté d’expression, ils oublient trop souvent qu’avant de la réclamer au gouvernement, ils pourraient la conquérir sur leurs éditeurs. En ce qui les concerne, ces révoltés sont généralement conformistes. Ils prétendent bouleverser les structures les plus élémentaires du langage, mais il ne leur vient même pas à l’idée de mettre en cause les grandes catégories de l’expression dans lesquelles la société actuelle enferme et dissocie la pensée. Ils continuent de faire des romans, de la poésie, des essais ; sans se demander s’il n’y aurait pas moyen d’inventer d’autres cadres. Et leur fureur d’action ne s’est guère préoccupée de créer des moyens d’expression dont les auteurs pourraient avoir le contrôle : sociétés de pensée, publications, coopératives d’édition. Tout reste à faire dans ce terrain qui reste vierge ou retombe en friche.

Alors, l’écrit devenant enfin l’expression directe de la pensée : une parole personnelle, le clerc s’engagerait dans une action qui ne serait rien d’autre que le prolongement physique de son esprit. Et son âme retrouverait la paix parce qu’elle aurait retrouvé son corps.

*

Mais à quoi bon esquisser ainsi une utopie ? – C’est définir une autre Culture. Et nul ne peut dire quelles seront les formes engendrées par un esprit vivant, tourné vers le réel par passion du vrai : elles seront encore plus surprenantes que Picasso aurait pu l’être pour Henner. Ce n’est pas l’Art qui résoudra les problèmes de l’Art – pas plus que l’Économie ceux de l’Économie –, mais l’homme engagé dans sa vie, corps et âme. Seulement, je me rends compte de ma folie, car au lieu de fournir des formules intellectuelles ou esthétiques, je suppose une conversion qui aboutirait à une révolution. Pourtant, je ne vois rien d’autre ; au moins pour les hommes de cette génération qui ne se satisfont encore pas de l’utile et de l’immédiat. À moins qu’ils n’acceptent de se survivre en errant dans ce vaste capharnaüm où tombe progressivement en poudre tout ce qui fut créé : fantômes errant parmi des fantômes. Je doute qu’ils puissent longtemps jouir du fumet délicat qu’exhale tout corps qui se décompose : le néant n’a pas d’odeur.

Périsse la Culture si un jour elle doit renaître de ses cendres ! Pour un créateur je donnerais toute la création.

 

 

Le Paradoxe de la culture, Denoël, 1965,
réédit. Nuit et jour, science et culture, Economica, 1991

 

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