« Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse (1933-1946) », par Sébastien Morillon

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Sébastien Morillon

Bernard Charbonneau-Jacques Ellul : Correspondance de jeunesse
(
1933-1946)

(Article paru en janvier 2012
dans Foi et Vie)

Entre Jacques Ellul (1912-1994) et Bernard Charbonneau (1910-1996), les échanges intellectuels et amicaux n’ont jamais cessé depuis leurs années d’études universitaires à Bordeaux, au début des années 1930 (1). J. Ellul, qui a souligné à maintes reprises l’importance qu’a revêtue l’amitié à ses yeux (avec Jean Bosc, ou Henri Pouyanne, par exemple) (2), a fait en 1981 à Madeleine Garrigou-Lagrange cette confidence : « Bernard Charbonneau, tout au long de ma vie, a tenu le rôle d’une conscience critique. Et c’est irremplaçable. Chaque fois que je pense ou que je fais quelque chose, je me demande ce que Bernard en pensera ou m’en dira, tout en sachant pertinemment que sa critique sera toujours inattendue et nouvelle (3). » B. Charbonneau a insisté de son côté sur leur « pensée commune », c’est-à-dire le partage de « ce qui donne valeur et contenu à une vie (4) ».

Avant-guerre, malgré des caractères et des origines sociales fort différentes, ils animent ensemble le « groupe de Bordeaux » (une dizaine d’amis et de connaissances) à l’origine du « personnalisme gascon » clairement identifié par Christian Roy (5), proche pour un temps de la revue Esprit. Ils en programment les conférences qu’ils donnent à tour de rôle, et coordonnent leurs actions pour faire vivre les groupes des Amis d’Esprit dans le Sud-Ouest. Certains de leurs textes sont d’ailleurs écrits à quatre mains, comme ces « Directives pour un manifeste personnaliste », publiées et étudiées par Patrick Chastenet, où se trouve décliné dès 1935 un « projet de “cité ascétique” centré sur le qualitatif, [qui] préfigure les thèses de l’écologie politique et radicale des années 70 (Illich, Castoriadis, Schumacher, Gorz, Dumont) axées autour du principe “d’austérité volontaire” (6) ». Du personnalisme gascon à la décroissance, il n’y a qu’un pas… et 50 années de distance.

Les moments partagés sont nombreux dans les années 1930. D’après J. Ellul, alors très studieux étudiant en droit, tout a commencé par une invitation lancée par B. Charbonneau, une connaissance du lycée devenu étudiant en histoire-géographie « fantaisiste » et « débraillé », qui avec d’autres camarades multiplie les sorties en montagne, les virées à moto et les soirées (7). Dans son livre d’entretiens avec Patrick Chastenet, J. Ellul a raconté l’anecdote : « À la fois il m’attirait par la virtuosité de son esprit et il me repoussait par son humour féroce que je craignais un peu. Ce n’était pas un bon élève, travailleur, comme moi. Tout nous séparait, et puis un jour – en première année de fac –, je ne sais pas pourquoi il m’a demandé si je voulais venir camper avec lui dans les Pyrénées. On est restés tous les deux seuls en montagne et ça a été un éblouissement de rencontrer quelqu’un de dix fois plus cultivé que moi, qui me parlait d’une quantité d’auteurs que j’ignorais et qui en même temps semblait apprécier je ne sais pas exactement quoi chez moi… un sérieux, une écoute ? Il avait besoin qu’on l’écoute, Bernard (rires). […] Charbonneau m’a appris à penser et il m’a appris à être un homme libre. […] Par ailleurs, moi qui étais un pur citadin, il m’a amené à découvrir la nature. » (8) D’autres randonnées suivront, dont un voyage en 1934 en Espagne, à Arosa… Du côté de B. Charbonneau, cette rencontre est fondamentale, puisqu’il écrit à sa future femme Henriette en août 1936 que sa rencontre avec Ellul l’a « empêché de complètement désespérer »…

En 1933, les deux amis se retrouvent pour faucher les herbes hautes de la Chabanne, une propriété de Cambes sur les rives de la Garonne, achetée par les parents Charbonneau, pharmaciens à Bordeaux, et qui était pour B. Charbonneau un havre de nature, lieu privilégié de ses méditations. S’étant défini plus tard comme « agnostique post-chrétien », ce dernier participe pendant un temps avec le protestant J. Ellul aux activités de la « Fédé » (Fédération des étudiants protestants), avant de prendre ses distances avec toute forme d’Église. Plus tard, c’est ensemble qu’ils animent les camps pyrénéens du groupe de Bordeaux en 1938 (à Peyranère) et 1939 (dans la vallée de Nistos). L’organisation des camps, qui se veulent dans l’esprit de Charbonneau de véritables levains pour une communauté future, reprend d’ailleurs après la guerre pendant quelques années, avant d’être assurée dans un esprit différent après 1953 par J. Ellul. Plus tard encore, face aux projets pharaoniques d’aménagement prévus par l’État, les deux amis se retrouvent à l’avant-poste du combat écologiste militant au sein du Comité de défense de la côte aquitaine (9). Ils sont cofondateurs de l’Association européenne Ecoropa en 1973. Dans les années 1980, alors qu’ils écrivent de concert des chroniques dans Combat Nature, ils fondent un groupe de réflexion, le Groupe du Chêne, qui vise à interpeller le monde écolo et qui se retrouve au Boucau, la maison familiale des Charbonneau, au bord du Gave, à Saint-Pée-de-Léren.

Ces actions communes sont l’incarnation d’un dialogue intellectuel fécond, dont témoignent leurs œuvres elles-mêmes, considérées dans leur ensemble. Elles offrent d’étonnants effets de miroir, dont il conviendrait d’étudier en détail les variations de reflets, les lignes de ruptures et les dépassements… La pensée est commune, mais les œuvres en dialogue (10), les territoires intellectuels et existentiels défrichés dans des styles singuliers. De L’État (Charbonneau, 1949) à l’Histoire des institutions (Ellul, 1951-1957), du livre sur la Ville de Bernard Charbonneau, rédigé dans les années quarante à Sans feu ni lieu (Ellul, 1975), de l’Exégèse des nouveaux lieux communs (Ellul, 1966) à L’esprit court les rues (Charbonneau, 1992, non publié), de l’Éthique de la liberté (Ellul, 1973-1975) à Je fus, essai sur la liberté et Une seconde nature (Charbonneau, 1980 et 1981), de Prométhée réenchaîné (Charbonneau, 1972) à Autopsie de la révolution et De la révolution aux révoltes (Ellul, 1969 et 1972), ou encore du Système et le chaos (Charbonneau, 1973) au Système technicien (Ellul, 1977), et même de l’article précurseur de Charbonneau sur la publicité (1935) à Propagandes (1962)… les ouvrages nous offrent une mélodie à deux voix. Du point de vue des études elluliennes, c’est un peu comme si une harmonique supplémentaire devait venir s’ajouter à l’organisation dialectique de l’œuvre de Jacques Ellul autour de ses deux pôles : sociologique et théologique.

De cette aventure intellectuelle étonnante, subsistent d’autres traces, lacunaires mais singulièrement vivantes : une correspondance. En l’état actuel de nos recherches, elle tient en quelques dizaines de feuillets, écrits de 1933 à 1993. De Bernard Charbonneau ne nous sont parvenues que quelques lettres conservées dans les archives de J. Ellul que son fils Jean a bien voulu nous ouvrir. Beaucoup plus nombreuses, les lettres de J. Ellul sont aujourd’hui conservées à la bibliothèque de Science-Po Bordeaux.

Elles montrent la profondeur de cette amitié intellectuelle. On sait ainsi que Jacques Ellul a permis à Bernard Charbonneau d’écrire dans Réforme (de 1950 à 1965) et dans Foi & Vie (1971-1989) où ce dernier assurait une « Chronique de l’an deux mille ». On constate ici qu’il lui a aussi ouvert les pages du Semeur que dirigeait André Dumas après guerre. Et l’on voit encore, par exemple, J. Ellul se démener pour organiser la logistique d’une revue que veut mettre sur pied B. Charbonneau en 1945-1946, ou encore pour la publication du livre de son ami sur L’État en 1949-1950 (11). Il multiplie à cette époque les rencontres avec des éditeurs parisiens, soutient la souscription et écrit un article présentant l’ouvrage dans Le Monde, alors même que B. Charbonneau semble hésiter. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce passage d’une lettre de 1951 d’Ellul : « J’ai actuellement en main 13 000 francs de souscription + 10 000 de moi. Je compte au moins en avoir 10 000 de plus car j’ai encore 30 lettres à écrire : j’ai dû m’interrompre pendant que nous n’avions pas de bonne. Tu peux compter au moins sur 30 000 de moi que je te verserai fin décembre. Je t’avoue que ça sera désagréable de rembourser : la plupart de ceux à qui j’ai écrit ont répondu d’enthousiasme, et attendent fermement ton livre. Ce n’est pas une question d’engagement, mais le fait que des gens sont vraiment inquiétés par la question posée, et cherchent à voir clair. Je ne puis accepter qu’on refuse de les aider, malgré toutes les expériences passées, et les échecs prévisibles. […] C’est vraiment un instrument important que nous aurions en mains. Et j’aurais toujours l’amertume de savoir que nous n’aurions pas fait l’impossible pour arriver. »

S’il est question souvent d’organisation, d’actions ou de publications diverses, les questions de foi constituent également un thème récurrent entre les épistoliers. Dans ce domaine d’ailleurs, Frédéric Rognon a magistralement démontré lors du Colloque de Pau consacré à Bernard Charbonneau en mai 2011 la profondeur des échanges entre les deux hommes (12). La distance qui les sépare s’impose certes avec force, l’un se revendiquant du protestantisme barthien, l’autre, bien que fortement marqué par le scoutisme protestant, se définissant comme agnostique et « post-chrétien ». Pourtant, certains ont reconnu les influences charbonniennes jusque dans les activités d’Église de Jacques Ellul, comme le pasteur Alphonse Maillot l’a raconté en 2004 : « C’était lors de mon premier synode national, je ne sais plus quand ni où. Certes, je connaissais Jacques Ellul de réputation et j’avais lu quelques-uns de ses bouquins, ce devait être autour des années 52 ou 53. Et soit à la suite d’un rapport ou en conclusion d’un vœu, Jacques Ellul défendait une sorte d’ordre du jour aux couleurs apocalyptiques dont par la suite j’ai soupçonné son grand et talentueux ami Bernard Charbonneau d’être l’inspirateur partiel… » (13).

Le témoignage le plus saisissant sur ce plan est une lettre du 28 mars 1991, qui éclaire de manière singulière l’œuvre de Bernard Charbonneau, en l’occurrence. Adressée à Jacques Ellul, au soir de la vie, elle est commencée par Henriette Charbonneau, épouse de Bernard, qui s’inquiète tout d’abord de la santé, très dégradée, d’Yvette Ellul (qui meurt le 16 avril 1991). Le propos porte aussi sur le sens et la possibilité d’une prière en ces temps de souffrance. Puis Bernard Charbonneau prend la plume pour décrire, de sa grande écriture, ce qui fut « toute sa religion »…

Mon vieux,

Je ne sais où tu en seras quand ce mot t’atteindra. À celui d’Henriette je ne peux ajouter qu’une chose. Un soir, jeune, j’ai promis à l’enfant que j’étais de prier le Notre Père tous les soirs jusqu’à mon dernier jour, quoi qu’il arrive et que je pense. Et cette promesse, « j’ai reçu la grâce » de la respecter et de la maintenir vivante. Ceci (que j’ai dû déjà te dire), et ce pain du ciel qui m’est tombé sur la tête, a constitué toute ma religion. Impossible d’en changer ou d’y ajouter quoi que ce soit. D’où je pense l’importance personnelle que j’ai pu attribuer au domaine temporel et social relatif à cette motivation essentielle. Nulle participation à un groupe quelconque n’est venue déplacer le jugement solitaire que je pouvais porter sur la réalité morale et sociale. Et ce sont ces quelques mots adressés dans la nuit à un Dieu absent qui m’ont aidé à tenir le cap dans les avatars collectifs, les échecs et le terme à venir d’une existence. Bien entendu, pas question pour moi, sauf à un proche, de communiquer cette expérience religieuse, elle est à la fois fondamentale et absurde, elle ne se communique pas, ni ne se prêche. Purement individuelle, elle n’a aucun rapport avec une institution, groupe, je dirais même parole quelconque. D’où sans doute l’extrême liberté de pensée qu’elle m’a laissée dans le domaine moral et social. C’est sans doute cette prière quotidienne dans la nuit à une personne invisible qui de très haut me dépasse qui m’a libéré de moi-même, à plus forte raison des avatars d’un temps auquel je participe. Et qui me donne la force, Henriette aidant, de parler dans le vide. Mais je ne sais, quand l’instant viendra, si j’aurais celle d’aller jusqu’au bout.

Car j’ai trop parlé de moi, alors qu’il s’agit aujourd’hui de toi. Mais l’un et l’autre nous sommes aux prises avec une existence qui n’est supportable que si elle a un sens. Et ce sens n’en est un que s’il nous donne la force d’affronter le vide qui nous domine et celui qui nous attend : tous parce que chacun. À son heure qui est celle d’Yvette et de Jacques, et qui sera celle de Bernard et Henriette. Je ne vois rien d’autre qui puisse nous unir que cette connaissance impuissante. C’est trop tard qu’on s’en aperçoit alors qu’elle aurait pu changer la vie. Une fois encore que te dire ? Vous embrasser. 

Jacques Maury a magnifiquement traduit la tension spirituelle à l’œuvre dans le dialogue ellulo-charbonnien, en rendant hommage à B. Charbonneau dans Réforme le 11 mai 1996 : « C’est ce long cri de protestation, d’un optimisme radicalement exigeant derrière les apparences d’un pessimisme actif, qui m’a toujours fait penser que Bernard Charbonneau était un redoutable porte-parole d’une indispensable cohérence avec l’Évangile, pour ceux qui s’en réclament. Ceci cependant sans trouver son compte dans aucune Église, tant il ne pouvait accepter ce qu’il regardait comme leurs tricheries avec leur vocation d’artisans de la liberté. » Il convient toutefois de noter que la violence des propos de B. Charbonneau envers les chrétiens a parfois heurté son ami. Celui-ci la lui reproche par exemple dans une lettre qui est aussi un magnifique témoignage d’amitié, mais pour laquelle font malheureusement défaut les lettres précédentes pouvant expliquer le contexte précis de la discussion. Ces mots, écrits d’après Henriette Charbonneau vers 1953, laissent également entrevoir la situation singulière de J. Ellul au sein de l’Église réformée, et l’âpreté des combats qu’il y mène :

 Mon vieux Charbonneau, tu es un homme terrible, et je le savais. Comme tu sais que je ne peux pas me séparer de toi, et que par une force qui n’est pas seulement l’amitié nous sommes liés, et que presque rien ne me fait mal comme de te sentir souffrir ce que tu souffres… Si je t’ai écrit ce que je t’ai écrit, c’est qu’il fallait que je le fasse parce que tu n’es quand même pas toujours juste. Tu es imployable et impitoyable, et si tu ne connais pas de détente en toi-même, tu n’en laisses pas aux autres. Tu ne sauras jamais le nombre de choses que j’ai faites ou que j’ai renoncé à faire en fonction de ce que tu pouvais me dire. Mais tu es seulement un homme, et tu as aussi à te repentir – et pas seulement de ne pas avoir été assez exigeant. […] ce que je veux te dire c’est que, autant j’ai réagi lorsque tu condamnais les chrétiens (ces hommes, qui malgré toutes leurs trahisons sont quand même sauvés par Christ et que je n’ai pas à juger) autant je suis d’accord lorsque tu condamnes l’Église – à la fois institution, ensemble des chrétiens – et – à notre honte – corps du Christ. Ce n’est pas une distinction arbitraire, ce n’est pas un moyen d’échapper à la condamnation.

Et je sais encore beaucoup plus que toi toute la veulerie, l’inconséquence, l’aveuglement, l’esclavage de cette Église. Je n’ose pas t’en parler parce que je redoute tes jugements. Et plus encore parce que j’ai peur que l’indignité de cette Église te rejette loin de Christ. Voilà exactement, honnêtement le fond de ma pensée. S’il m’arrive parfois devant toi de défendre cette Église, c’est non pour la justifier, mais pour éviter cette rupture chez toi que je redoute toujours.
Peut-être que je me trompe.
Seulement je suis seul – presque seul – à me battre, et ce que je fais doit être fait à l’intérieur de l’Église alors j’ai terriblement besoin d’être fortifié. Quand tu m’écris comme tu l’as fait, c’est un de mes plus sûrs appuis qui semble me manquer. Je n’ai plus beaucoup de courage pour me battre. Mais je sais d’avance que Dieu ne me laissera pas plus de repos demain qu’il ne m’en a laissé hier. Je viendrai vous voir mercredi vers la fin de l’après-midi, et je pense coucher chez vous.

Fraternellement 

Traces fragmentaires de la complicité de deux penseurs qui partagent aussi les joies et les malheurs des familles ou les tracasseries professionnelles, ces témoignages sont précieux pour qui veut approcher ces « hommes de chair » et leurs combats, par-delà leurs œuvres publiées. Mais surtout, de leur jeunesse révolutionnaire à la subversion radicale des vieux jours, nous y retrouvons la fraîcheur d’une formidable exigence, tant sur le plan spirituel que sur le plan de l’action. Comme un viatique au cœur de la crise de civilisation qui bouleverse notre monde.

Sébastien Morillon-Brière

Professeur d’histoire-géographie, doctorant en histoire contemporaine (CHRIA, université de La Rochelle), prépare une biographie intellectuelle de Bernard Charbonneau. Auteur en 2001 d’un mémoire de maîtrise sur « Bernard Charbonneau et le totalitarisme (1910-1940) ». 

Correspondance
Quelle « présence au monde moderne » ?
La « Révolution impossible et nécessaire »
(14)

Les extraits présentés ci-dessous ont été librement choisis au sein d’un ensemble d’une vingtaine de lettres pour les années 1934-1946, années de « jeunesse » des deux amis, dans une double optique : attester de la complicité intellectuelle d’une part, et du souci d’incarnation d’une pensée critique en formation, de l’autre. Cette correspondance de jeunesse est en effet parcourue par une question essentielle, celle de l’action révolutionnaire à mener, en tant qu’intellectuels, dans la société moderne. On y voit les Bordelais se démener pour créer des contacts de toutes sortes avec leurs contemporains, surtout leurs pairs (étudiants et professeurs), et en éveiller les consciences, à travers les randonnées en montagne, les réunions et conférences, les mouvements sociaux… On entend J. Ellul et B. Charbonneau s’interroger sur leur vocation personnelle, échanger leurs points de vue sur les normaliens et la « pensée abstraite », observer de manière critique l’évolution de la revue Esprit, se rapprocher de la revue Combat d’après-guerre, chercher les moyens d’une action réellement révolutionnaire distincte des mouvements de masse prolétariens ou fascistes, etc.

La communauté de pensée n’excluait pas des échanges parfois vifs. Ainsi, lorsque B. Charbonneau, professeur d’histoire-géographie à Bordeaux, participe à la grève du 30 novembre 1938, J. Ellul l’interroge sur ses motivations. Et lorsque J. Ellul s’engage brièvement en politique après la guerre, B. Charbonneau lui fait part de ses très grandes réserves, et rappelle l’exigence révolutionnaire fondamentale. Toujours se pose ici la question du sens des actes posés.

Les dates sont souvent approximatives, car les deux épistoliers ne les indiquaient que rarement. Je me suis contenté de modifier la ponctuation pour faciliter la lecture.

Lettre de Bernard Charbonneau, 1933 (après la parution du numéro 2 d’Esprit). Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, en quête d’une « troisième voie » révolutionnaire excluant les totalitarismes et le libéralisme, ont affilié leur groupe du Sud-Ouest à partir de 1934 au mouvement Esprit, jusqu’à la rupture de 1937 avec Mounier. Les Bordelais ont cependant entretenu de manière constante un regard critique à l’égard de la revue parisienne, ainsi que le montrent les deux extraits qui suivent, et affiché le souci de l’action concrète en faveur d’une « révolution du style de vie », contre les « fatalités du monde moderne ».

Mon vieux,

[…] la rencontre a été un four. Seuls Gouin et Hébert (15) sont venus. Aussi nous sommes-nous contentés d’aller nous balader. Je viens de recevoir le second numéro de la revue et j’avoue que mes craintes se précisent. C’est de moins en moins une voie neuve et de plus en plus « variations sur le thème connu ». […] Esprit est en train de devenir une revue parisienne et littéraire. […] Si je me laissais aller à l’impulsion de cette matinée je crois que je me désabonnerais illico, on ne peut pas dire perpétuellement “à demain”. La revue sous des apparences prospères est en train d’étouffer sous un grouillement de professeurs pleins d’idées assez intéressantes et de bonnes intentions… 

Lettre de Bernard Charbonneau, septembre 1934 (d’après Henriette Charbonneau). Ce texte, dont on ne sait où il a été écrit, constitue un formidable témoignage concernant la formation de la pensée écologiste et libertaire des Gascons.

Mon vieux Ellul,

Me voici depuis une semaine dans cette campagne. Je n’ai rien de spécial à te dire d’ailleurs, les plaisirs de la campagne sont toujours les mêmes, à la même saison, la chasse qui commence, la pêche qui finit ; celle-ci est mauvaise. Les rivières sauf quelques sources très pures sont sans eau sauf dans les trous où les bois transportés par les crues du printemps achèvent de pourrir. Les rivières n’ont plus de secret, montrent leurs trous à truites. On pêche les écrevisses à la main, les anguilles à la sonde, à peine voit-on de temps en temps filer une truite. 

Tout cela sent l’année qui finit. Il est temps que de nouvelles eaux renouvellent le poisson. Je bûche un peu mes matières d’examens, mais tout cela me paraît horriblement dénué de toute signification. Ici, on ne songe qu’à préparer des pièges, à aller lever un lièvre ou pêcher à la lanterne. Il y a des types qui vont pour cela jusqu’en Polynésie. Il n’y a pas besoin d’aller si loin pour s’oublier, et ne voir dans la vie qu’une succession de printemps, d’hivers et d’étés. J’avoue que pour ma part je trouve un tel plaisir dans ces marches à la campagne, ces affûts et ces pêches qu’il me semble voir tout le reste à travers un vague bourdonnement. Et pourtant, je rentrerai à Bordeaux mardi ou mercredi. Puis partirons donc pour la Dordogne vendredi ou samedi. Après tout recommence, et ce vieux programme qui est établi si solidement depuis notre enfance va recommencer jour par jour, heure par heure. Voilà notre véritable ennemi et pourtant nous devons nous en arracher, je crois personnellement que jamais je n’ai senti sa puissance et ma faiblesse comme en ce moment. Il faut que j’y échappe et malheureusement, je ne crois pas à l’Évasion dérisoire. Cette évasion, il faut que je la fasse et non pas que je me laisse prendre par elle. Dans quatre ans peut-être tout sera joué pour toi et pour moi, car je ne crois pas que ce sera quand nous aurons une situation… Ce programme-là commence à 26 ans mais il est le même le jour de la mort. Lorsque pour la première fois l’on accomplit le travail qui doit vous donner du pain, il faut alors être suffisamment [fort] pour pouvoir se dire au-dessus du pain quotidien. Cette assurance-là, je me demande si on peut jamais la posséder réellement. Il faut donc que cette année nous arrivions tant soit peu à faire dévier cette fatalité qui veut nous fixer irrésistiblement. Ne comptons pas sur les cataclysmes et les armées de l’Apocalypse. Il y a des Apocalypses de trottoir qui sont autrement graves que les autres. Il y a plus de chance de se souiller et de mourir dans son lit que dans la guerre et la révolution. […]

Ton ami 

 

Lettre de Jacques Ellul, 8 août 1934. Critique de la pensée abstraite et idéaliste…

Mon vieux,

[…] Je suis encore en Normandie pour le moment. […] Le niveau des camarades est assez faible. Préoccupation unique de la situation cachée par des mots ronflants d’art, d’idéal et le reste – cependant déjà l’Honneur, la Patrie, tout ça, ça foire. Un Normalien est le seul à peu près intelligent – mais c’est un philosophe, alors ! Le pire d’ailleurs, comme tous les Normaliens que je connais, c’est qu’il se dit assoiffé d’action, de non-conformisme, il proteste qu’il n’est pas un intellectuel pur, mais sitôt que l’on passe dans le domaine intellectuel, au lieu d’être aussi concret qu’à table, au lieu de trouver des idées qui le fasse agir, c’est la fusée – intellectuelle au mauvais sens. Intelligence abstraite qui le domine entièrement – et on ne peut pas l’en faire démarrer parce qu’il approuve ce qu’on lui dit. Ce qui le montre assez, c’est le travail qu’il a fait cette année. Chic sujet de diplôme : la psychologie de la publicité. Mais au lieu de la considérer comme un facteur social (influence de la publicité sur la mentalité des hommes) il a vu cela sous l’angle des conditions psychologiques que la publicité doit remplir pour atteindre son but – déplorable ! […]

Porte-toi bien,

Ton ami dévoué  (16)

Projet de lettre de Bernard Charbonneau, en réponse à la précédente. Après un voyage en Espagne avec le philosophe bordelais George Gusdorf (1912-2000).

Mon cher Ellul,

Je m’aperçois qu’à distance nos vacances se ressemblent. Nous avons eu chacun notre Normalien philosophe, le tien sans doute en tête à tête dans les enclos de Normandie, le mien à l’extrémité des caps et au fond des rias de Galice. Cette espèce de séminaire qui fournit à notre pays ses professeurs, ses philosophes et ses politiciens (toute la vie spirituelle) est vraiment extraordinaire. Ce Normalien (c’est Gusdorf) est d’ailleurs particulièrement intelligent, il est même essentiellement cela, machine critique montée à bloc pour tout analyser comme il faut… […]

Qu’ils le veuillent ou non, le monde n’est pour [ces philosophes] que définitions et solutions. Ce qui explique d’une part leur goût des résultats acquis, leur croyance dans la signification de la réussite et de l’autre un individualisme effréné et le mépris des autorités. D’ailleurs, qu’est-ce qu’eux-mêmes si ce n’est leur résultat ? Le milieu dans lequel ils vivent ne peut que les renforcer dans cette idée. Et pour concilier ces deux contradictions, la croyance dans cette vie spirituelle qui ne comporte de sanction qu’en soi-même, qui vit à l’écart du monde et des autres hommes, cette puissance de l’esprit enfin qui permet aux Universitaires et filles de famille de vénérer cet Esprit subtil et pur à l’écart d’un monde qui n’est ni le peuple ni le complexe, mais l’inconnu. Cette puissance qui quoi qu’on fasse finit toujours par féconder le monde, qui fit même qu’un jour le ministre de l’Instruction publique vint assister au dernier cours d’Alain. Et comme enfin de compte ils ont réussi, leur philosophie est une philosophie de leur réussite. Comme chez ceux qui ont humainement échoué elle est une philosophie de l’échec. Et comme se justifier surtout dans leur cas est chose difficile il leur faut beaucoup de subtilité. […]

D’ailleurs la guerre : c’est peut-être la seule décision qu’on nous demande de prendre car même pour un Normalien, il s’agit cette fois de l’Esprit et de la leur. Lorsque je lui ai demandé : tu partiras ? Tu seras tué, toi qui t’es posé tant de “pourquoi”, tu fuirais devant la seule fois qu’un homme puisse sérieusement se le poser ? Tu mourrais dans l’absurde… Et le philosophe ne m’a pas donné de réponse. Il est vrai qu’il s’agissait là d’un problème élémentaire. 

Lettre de Bernard Charbonneau, printemps 1938 (?). Bernard Charbonneau, jeune agrégé d’histoire-géographie (28 ans), a envisagé pendant un certain temps de faire une thèse de doctorat sur l’histoire de la presse. Mais, conscient de la « grande mue » de l’humanité qui met en péril à la fois la nature et la liberté, il s’interroge sur sa vocation particulière et ses moyens d’agir…

Mon vieux Ellul,

[…] La vie que je mène à Bordeaux n’a absolument rien de particulier et le fait qu’humainement j’ai tout ce que je puisse désirer puisque je n’ai aucun goût pour la considération sociale laisse encore plus clairement posé devant moi l’éternel problème. Je dois parler et je ne peux me faire entendre, je dois agir et ce que j’ai à faire est impossible, je l’apprends chaque jour un peu plus. Tout ceci est parfaitement présent à ma pensée, même quand je vais au lycée le matin et que je suis un peu endormi, il n’y a pas un de mes projets, pas une distraction à laquelle je puisse m’abandonner parce que cette pensée-là est à chaque instant sous-entendue. Je pense que tout le monde en est là, mais comme cette conscience absurde est intolérable, la plupart échappent par un divertissement quelconque, la philosophie, la littérature ou l’action ; je ne pense pas être particulièrement capable mais ce qu’il y a de certain c’est que je ne peux pas me débarrasser de cette conscience-là. Ce n’est pas le doute, c’est une terrible certitude […] 

Lettre de Jacques Ellul, 1938? Que faire ? En rupture avec le mouvement Esprit, les deux Bordelais s’interrogent sur les actions révolutionnaires concrètes à mener, en évitant les écueils du libéralisme et du fascisme (17). Jacques Ellul fait dans cette lettre référence aux mouvements de jeunesse allemands du début du XXe siècle (Jugendbewegung). Rappelons que Bernard Charbonneau a été fortement marqué par le scoutisme protestant dans sa jeunesse (avant son passage à l’université), et que Jacques Ellul a de son côté animé un mouvement « anti-éclaireur protestant » subvertissant les rituels traditionnels scouts. (18)

C’est vrai, mon vieux, qu’il y a longtemps que je ne t’ai pas écrit. […] Je t’assure que je n’arrive pas à voir clair dans le travail engagé. Le faire constructif, oui, mais à condition d’échapper à la forme politique – or on y revient fatalement si l’on veut grouper des gens dans le but de changer précisément le sens de la politique ou de l’atmosphère de la société. Je crois que les analyses les plus fines […] lorsqu’elles doivent s’incarner trouvent une réalisation brutale qui ne correspond pas à ce qu’elles étaient. Et quand on veut ramener nos positions à des formules précises, eh bien, il n’y a pas loin d’un côté d’Esprit à une certaine position libérale de grande classe, et d’un autre côté de l’hitlérisme. S’il s’agit de faire un mélange… – et cependant je suis sûr que toutes les positions constructives d’Esprit se ramènent là, ou s’y ramèneront absolument lorsqu’elles seront en présence d’une réalité à manier. […] Il n’y a rien à faire : la position dogmatique et provenant de l’intelligence ne peut être qu’une position critique. […] S’il faut rebâtir le monde avec les mêmes éléments – ils sont si indépendants de nous que j’ai bien l’impression qu’ils auront le dessus, sur toutes les combinaisons que nous pourrons faire. Et d’autre part, réellement, il y a tant à détruire, que nous pourrons passer notre vie dans une position critique sans avoir l’occasion de prendre le pied positif. C’est d’ailleurs la seule position qui ne risque pas d’aller dans le sens du monde actuel et d’être utilisée par lui. Toutes les autres tournent à son avantage.

Créer une Jugendbewegung, oui… c’est, je pense le seul élément positif qui serait acceptable – mais ce n’est pas la peine de se raccrocher à quelque doctrine que ce soit pour le faire – au contraire je crois que c’est une position qui va admirablement avec une critique permanente de l’époque. Et puis c’est un des seuls moyens humains à notre disposition. […] Un mouvement très matériel et ne poursuivant que des buts très proches, oui – avec des lignes générales, mais qui naîtraient davantage de l’esprit qui y régnerait que de positions intellectuelles bien nettes, Mais où est-ce que ça finira, si ça s’étend ?

Nettement, je crois que c’est inutile de suivre le personnalisme (pour moi, tout au moins car j’ai traversé une nouvelle conversion au christianisme qui m’en a rendu le sens plus exigeant – et que réellement il n’y a que le christianisme comme position même humaine dans le monde actuel. C’est réellement, je crois, la seule position forte). Il aboutit à une impasse de vouloir créer la communauté sans union sur l’essentiel – et à l’impasse de vouloir créer des personnes sans leur imposer une doctrine. En réalité je crois que nous nous y sommes sentis isolés parce que nous avions une révolte plus humaine et directe peut-être. Nous ne cherchions pas la lignée des “grands révolutionnaires” et nous étions plutôt des révoltés. Alors évidemment on ne pouvait pas beaucoup s’entendre. Plus je vais, plus ma révolte trouve son expression (et non plus seulement son fondement) dans le christianisme. En cela une Jugendbewegung qui aurait pour but de libérer effectivement quelques hommes du monde où ils sont coincés (et c’est tout) m’irait parfaitement. Voilà. Je partirai à Pentecôte pour deux jours je pense. Mais je veux te voir.

Fidèlement à toi 

Lettre de Bernard Charbonnneau, probablement de décembre 1938 (19). La question et le sens des actions menées sont au cœur de cette correspondance. Le 30 novembre 1938, la CGT appelle à la grève générale contre la politique du gouvernement Daladier qui revient sur les acquis sociaux du Front populaire. C’est un échec cuisant pour le syndicat communiste, et de nombreux grévistes sont sanctionnés. Jacques Ellul s’est manifestement étonné de voir son ami, professeur d’histoire-géographie, participer à ce mouvement de grève. Ce dernier s’en explique, dans un courrier de quatre pages.

Mon vieux Ellul,

Me voici de retour d’une balade que je viens de faire dans les Pyrénées avec J. Robert et G. Bernier. Je réponds à ton mot. Il a pu te sembler bizarre que j’aie pu faire grève, je ne suis pas membre de la CGT […]. Mais la grève a pu apparaître comme un acte grave comportant certains risques et c’est à ce point de vue-là que je me suis placé. […] Ceux qui faisaient grève étaient menacés de révocation, les autres recevaient l’éloge du gouvernement, on était forcément placé dans l’un ou l’autre parti (et Dieu sait, si le gouvernement avait appliqué sa menace, si l’abîme aurait été grand entre les révoqués et ceux qui auraient continué à passer à la caisse). D’autre part il m’était personnellement très dur de me prononcer parce qu’il m’est apparu alors avec une grande clarté que je n’avais jamais eu l’occasion de me trouver en conflit dangereux avec l’ordre social. La vie de fonctionnaire et de Français moyen supprime les plus petites occasions de conflit violent avec l’ordre social établi. Je t’assure que j’ai pu mesurer à quel point il est parfois surprenant de prendre une responsabilité de cet ordre et je crois que si je n’avais [pas] choisi le risque je n’aurais jamais pu affirmer du fond du cœur que je n’avais pas succombé à la crainte d’entrer en conflit avec la société. Il y a autre chose. À quatre heures du soir le mardi, les profs ont reçu une circulaire ministérielle impérieuse qui nous menaçait de la révocation et de la prison, un appel direct à la lâcheté. J’aurais pu la mépriser totalement, mais nous ne pouvons pas rester complètement impassibles lorsqu’on nous menace de nous enlever le beefsteack. J’ai eu peur mais en même temps une violente poussée de colère me révélait brusquement que les idées pour lesquelles je me croyais obligé de lutter étai[en]t réellement vivantes ; bien que les rapports entre la grève et celles-ci fussent très lointains elles ont eu suffisamment de force pour me mettre en contradiction avec l’état social, pour me forcer pour la première fois à avoir une conduite cohérente ; je t’assure que j’ai pu saisir à quel point ce qui fait la force d’un homme ce n’est pas son caractère (je me sais absolument incapable de courage, tu connais ma prudence) mais la vigueur (le degré de vérité) de sa conviction. […] Je sais maintenant que cette société est une idole, que j’y suis un étranger, elle pourra me faire céder par la peur, elle pourra me briser, sa domination n’est plus qu’une force brutale. […]

Maintenant c’est autre chose, le distingué syndicat récupère les membres défaillants et il reprend son petit boulot, sans essayer de réfléchir, pourtant quelle bonne occasion ! […] Quant à moi je poursuivrai aussi mon petit boulot assez dérisoire. Je vais voir (si cela marche) à mettre sur pied un club de presse nouvelle manière ; surtout je vais m’occuper de Peyranère qui sera maintenant dans une grange en pleine montagne de Nistos (ce qui est bien mieux). Je travaille sur la Presse et la Propagande, c’est une question qui me semble de plus en plus inquiétante. Donne-moi de tes nouvelles, salue ta femme.  (20)

Lettre de Jacques Ellul, 1939 ou 1940. Pendant la « Drôle de guerre », la faculté de Strasbourg où enseigne J. Ellul s’est repliée sur Clermont-Ferrand.

Mon vieux Charbonneau,

Nous voilà installés depuis longtemps à Clermont-Ferrand. J’ai un assez gros boulot. Je remplis le rôle de trois prof. – avec un traitement plus faible que l’année dernière ! J’avoue que je suis dégoûté du milieu des nobles intellectuels et universitaires. Il n’y a pas plus intéressés et “lutte pour la vie” qu’eux – même le patriotisme passe chez eux après le fric – et en ce temps-ci, c’est rare – à part ça beaucoup d’étudiants déjà connus de Strasbourg – possibilités d’accrocher assez rares sauf à la Fédé. Mais au point de vue de la société, l’expérience qu’un certain nombre d’entre nous (je pense à pas mal de pasteurs) est en train de faire est bonne. Beaucoup d’illusions tombent. Je constate chez les réfugiés et chez certains mobilisés, une possibilité extrêmement nette de voir enfin la réalité. Chez d’autres, c’est évidemment parfois du plein rêve et parfois du gâtisme. À part ça tout est identique à soi-même. Je ne suis pas plus en guerre qu’il y a trois ou quatre ans – et c’est affreux.

Si tu n’as pas lu Pleins pouvoirs de Giraudoux, je te conseille vivement de le faire – ça dépasse tout ce que je pouvais espérer. C’est un livre typique dont il sera excellent de faire l’exégèse. […] J’espère que vous allez tous bien – à tous les points de vue. Je vous annonce l’arrivée future d’un héritier chez nous. Amitiés de nous deux à ta femme.

Fidèlement 

Lettre de J. Ellul, mi-novembre 1944. 1944-1945. Les deux amis se retrouvent après la guerre. J. Ellul, révoqué par Vichy en qualité de fils d’étranger, est entré dans la Résistance sans prendre les armes et s’est improvisé agriculteur dans l’Entre-deux-Mers, tout en donnant des cours clandestinement à la faculté de droit de Bordeaux. À la Libération, il est secrétaire général pour la région de Bordeaux du MLN (Mouvement de libération nationale, dirigé au plan national par Henri Frenay). Patrick Chastenet rappelle qu’« à la demande du commissaire de la République, Gaston Cusin, Ellul participe à la délégation municipale de Bordeaux, présidée par le socialiste Fernand Audeguil, du 31 octobre 1944 au 29 avril 1945. De cette expérience de six mois, il tire la conclusion que les élus sont à la merci des “bureaux”… ». En octobre 1945, son nom apparaît en outre en troisième position sur la liste de l’UDSR (parti soutenu par le MLN) aux élections générales (législatives et référendum). (21)

Bernard Charbonneau, de son côté, comme il l’avait annoncé au camp de Nistos (août 1939), a décidé de se vouer à sa « vocation particulière » et solitaire de défense de la nature et de la liberté. De ce fait, il a refusé de prendre part à une guerre industrielle qui risquait d’aboutir à un « totalitarisme du néant » (22). Vivant à Cambes et à Bordeaux jusqu’en 1943, la famille Charbonneau s’installe ensuite à Pau où Henriette, agrégée d’allemand, et Bernard ont obtenu un poste. À la Libération, ce dernier cherche vainement à fonder sa propre revue, dont le titre devait être Paris-Province, et destinée à poser « sa question », en tentant de résister au poids du monde intellectuel parisien philocommuniste dominant.

B. Charbonneau a manifestement critiqué, dans une lettre perdue, l’engagement politique de J. Ellul dans la période de l’immédiat après-guerre. Ce dernier a affirmé qu’il ne s’était finalement pas engagé dans une carrière politique parce qu’il a eu conscience du faible pouvoir du politique et de son manque d’autonomie, mais aussi parce que sa femme, hostile à « une vie de pouvoir », y était très opposée. Il a ajouté : « J’étais en butte aux remarques ironiques de mon ami Charbonneau qui forcément me posait des questions perverses et me faisait souvent prendre conscience d’éléments dont je n’avais pas conscience moi-même » (23).

Cher vieux,

[…] Répondre à tes questions ! Je suis seulement d’accord avec toi. Bien sûr il s’agit d’un mouvement purement sociologique – aucune prise de conscience – et malgré ce que j’essaie de faire, il est bien certain que le M.E.N. et le F.N. ne seront pas autre chose que des masses lancées à l’aveuglette. Essayer de les éclairer sur un but possible, c’est (sauf pour quelques individus, se heurter à une incompréhension radicale. Et l’on nous répond : il faut agir – peu importe ce que l’on fait. Je suis revenu très dégonflé de Paris – lamentable après-guerre – avec toutes les caractéristiques de l’après-guerre. Et cependant parmi les dirigeants (locaux et nationaux) il y a des types vraiment humainement bien. Mais ma brève expérience de quinze jours de mairie m’apprend que l’on ne peut rien faire. Tu es une machine à gagner le beefsteak. Moi, c’est moins noble, je suis une machine à signer. Chaque soir 200 à 300 signatures sur des papiers impossibles à humaniser – c’est ignoble. À Paris, deux hommes sur qui je comptais s’en vont. Ils veulent leur liberté. Moi je veux essayer de tenir pour mener ce jeu honnêtement et ne pas critiquer avant de savoir à fond.

Vaut-il le jeu d’avoir un mouvement de masse pour arriver à des institutions politiquement plus vivables et plus viables ? Cela ne résoudra pas, en rien, le problème de cette masse et de nos rapports d’individus avec la société qui nous absorbe. Mais sur le terrain social cela vaut peut-être la peine. J’essaie sans illusions.

En attendant pour ta revue, c’est avec beaucoup de joie que j’accepte de travailler avec toi. J’ai eu l’étonnante impression, comme toi, chez les Pouyanne, que nous nous étions quittés la veille et que nous avions évolué (beaucoup pourtant) parallèlement.

À vous deux »

Lettre de J. Ellul, datée du printemps 1945 par Henriette Charbonneau. Convergence des Bordelais sur le rôle joué par le communisme dans l’après-guerre. Définition de la révolution véritable souhaitée par Jacques Ellul.

Mon vieux,

J’émerge d’un océan de copies (600 copies à corriger depuis 10 jours) pour t’écrire. J’en deviens à la fois enragé et gaga.

C’est quand même assez rigolo que nos réflexions soient aussi parallèles ! Il y a 10 jours environ le journal protestant Réforme me refusait un papier sur le communisme parce que trop dolent. Je me suis mis en rogne, je les ai engueulés. Mais ça m’a fait réfléchir sur le fait que personne n’ose attaquer le communisme, sans que celui-ci ait une force réelle. Il ne représente une autorité ni par le nombre ni par la valeur, ni par l’action. Il ne représente quelque chose que par la crainte des autres. Nous assistons aujourd’hui à une attitude générale semblable à celle de la social-démocratie en 33. Et pourtant chaque fois que nous avons pu taper du poing sur la table, les communistes ont reculé. C’est arrivé au moins trois fois à Bordeaux. Et j’en venais exactement au même point que toi sur l’autorité du communisme parce qu’il est conforme à la fatalité du monde. J’allais mettre ça sur le papier quand j’ai reçu ta lettre ! Je pense que lorsque tu dis que Staline gagnera nécessairement du terrain, Staline est un indicatif, car il peut perdre la guerre, comme Hitler l’a perdue. Mais s’il la perd c’est que ses adversaires (États-Unis) auront pris les mêmes formes sociales et que ce qui aura gagné c’est, mettons Satan, qui joue sur tous les tableaux pour anéantir l’homme. Moins que jamais il n’y a aujourd’hui les bons et les méchants. Seulement si la révolution éclate en France nous serons pris entre les deux, dans une impossibilité de choisir – et nous y resterons. Je t’assure que je suis non seulement pessimiste dans l’ordre général et pour l’homme, mais encore actuellement pour notre destin individuel, spirituel et matériel.

Il y a longtemps que je crois que le seul travail révolutionnaire est de sortir l’homme de la masse et de l’appeler à la conscience individuelle. Mais j’avoue que je ne vois pas dans l’homme de point où attacher cette action. Je ne vois pas de moyen de le décider à quitter ce suprême confort qui consiste à ne pas être. Je ne vois pas de raison pour un homme de changer sa vie. Il n’y a rien en lui ou hors de lui qui soit non corrompu, non absorbé par la masse. Je ne vois que Dieu qui puisse agir, et la foi qui, parce qu’elle n’est pas de l’homme, soit une raison suffisante à l’abandon de la mort. Tu restes donc pour moi un acte étonnant de Dieu. […]

Bien amicalement 

Lettre de J. Ellul, novembre 1945 ? J. Ellul participe à certains procès bordelais de l’Épuration.

Cher vieux,

[…] Figure-toi que j’ai été désigné (sans le savoir encore !) par mon ex-groupe de résistance pour être juré pour la Cour de Justice. Et ça fait 10 jours que je juge, matin et soir – et quelquefois la nuit (le 10 novembre, nous avons jugé jusqu’à 3 h du matin !). C’est pénible et fatiguant. Pénible surtout parce que les gens qui passent, il faudrait pouvoir les condamner pour des choses qui ne sont prévues par aucune loi. Ils sont plus coupables d’avoir suivi un courant, obéi à des préjugés et au communis consensus, voulu gagner de l’argent, etc. que de toute autre chose. En fait pour tous le problème est exclusivement celui de la renonciation à un destin personnel. Seulement on ne condamne pas pour cela. Je suis alors toujours en désaccord avec les autres. […]

Amitiés à vous deux 

Lettre de J. Ellul, 29 janvier 1946. Des analyses divergentes sur la formation de la Résistance en France.

Mon cher vieux,

Tout d’abord, je te renouvelle mon adhésion complète à ton projet puisque tu me demandes à nouveau d’y travailler. Oui, j’écrirai dans ta revue. Sans ambiguïté. […]

Quant à la Résistance, sur le plan social, je ne suis pas totalement d’accord avec toi dans la mesure où il y a à la base des sentiments extrêmement primaires : entendre une langue étrangère, voir partir les provisions, etc. Et tout cela s’est concrétisé dans le fait que la France allait être libérée comme tu le dis. Il est incontestable que Pétain aurait eu raison si l’Angleterre avait été vaincue en août 40, et il n’y aurait eu aucune résistance. Et plus celle-ci s’est démultipliée plus la délivrance devenait probable. Mais il n’y aurait pas eu non plus de Résistance, s’il n’y avait pas eu les réactions primaires contre l’Allemand, c’est-à-dire que si la propagande avait été bien faite, le ravitaillement assuré, les Allemands moins envahissants, personne n’aurait réagi. […]

Amicalement 

Lettre de J. Ellul, février 1946. J. Ellul, en conférence à Pau au sein de l’Église réformée, manque de temps pour voir son ami.

Mon vieux Charbonneau,

Je savais ta déception lors de mon passage à Pau. Et il m’a été dur à moi-même de paraître faire passer notre amitié en second. Tu sais qu’elle est fondée sur quelque chose qui dépasse notre vie personnelle. […] Les rapports d’Église quoiqu’avec des gens […] qui ne m’apportent aucun agrément personnel, sont pour moi essentiels dans la mesure où l’Église est, que nous le voulions ou non, un choix libre de J.-C. à qui nous avons à répondre dans notre foi. Lorsque je vais dans une ville pour un laïus, ce qui est beaucoup plus important que le laïus, c’est le travail personnel qui consiste à faire prendre conscience aux membres de l’Église de ce qu’ils ont à être. […] D’autre part, il y a le problème de mon temps. Avec un jour de plus à Pau, je pouvais passer un jour avec toi. Mais je ne l’avais pas. Car tout ce que tu écris est exact. Je suis écrasé de travail. Seule ma femme est sans cesse à lutter contre cet envahissement. Tout le monde m’accable de travail. Et je n’arrive pas à m’en défaire réellement, car sitôt que je coupe d’un côté et que je prends le temps libre de la méditation, il est envahi par d’autres appels. Et je me fais un scrupule de refuser dans la mesure où je crois avoir quelque chose à dire et que j’hésite à refuser les occasions de le dire. Voilà ma situation. Et je sais que si je continue, dans un an je n’aurai plus rien de vrai à dire parce que j’aurai cessé d’être humain. […]

Enfin pour notre camp, je serais d’accord d’étudier le problème communiste en tant que fatalité.

Fraternellement à vous deux 

1. Sur les relations entre les deux auteurs, je renvoie les lecteurs de Foi & Vie à l’article sur Bernard Charbonneau paru en décembre 2010. Sur Bernard Charbonneau, lire Daniel Cérézuelle, Écologie et liberté, Lyon, Parangon, 2006, 200 p.

2. Lire par exemple « Response by Jacques Ellul », Faith and Freedom, vol. 3, n° 4, décembre 1994, p. 14.

3. Jacques Ellul, À temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Paris, Le Centurion, 1981, p. 31.

4. Bernard Charbonneau, « Unis par une pensée commune avec Jacques Ellul », Combat Nature, n° 107, novembre 1994, pp. 36-39.

5. Voir en particulier Christian Roy, « Entre nature et liberté : le personnalisme gascon », in Jacques Prades (dir.), Bernard Charbonneau, une vie entière à dénoncer la grande imposture, Paris, ERES, 1997.

6. Patrick Chastenet, « Jacques Ellul, une jeunesse personnaliste », in Cahiers Jacques Ellul, n° 1, 2003, p. 60.

7. Lire à ce sujet Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 1994, chapitre VI, mais aussi, « Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? Entretiens avec Patrick Troude-Chastenet », Revue internationale de politique comparée, vol. 4, n° 1, 1997, p. 189-207, p. 194.

8. Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, op. cit., p. 92-93.

9. Lire sur ces sujets les communications de Timothée Duverger et de Michel Rodes au colloque de Pau de mai 2011 sur Bernard Charbonneau. Habiter la terre. (à paraître).

10. Voir Frédéric Rognon, Jacques Ellul, une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides, 2007, 389 p.

11. Bernard Charbonneau, L’État. Par la force des choses, chez l’auteur, 1950 (édition ronéotypée, par souscription). Nouvelle édition, Paris, Economica, 1987, 444 p.

12. Voir la communication de Frédéric Rognon au colloque de Pau de mai 2011, Bernard Charbonneau. Habiter la terre (à paraître).

13. Ce témoignage est à lire dans Dominique Ellul, 10 ans après. Hommage à Jacques Ellul. 19-21 mai 2004, Bordeaux, publié à compte d’auteur, octobre 2004, 109 p.

14. Voir le livre de Jacques Ellul, Présence au monde moderne, Genève, Roulet, 1948, et Arnaud Dandieu, Robert Aron, La Révolution impossible et nécessaire, Paris, Bernard Grasset, 1933. Dandieu et Aron sont les fondateurs, en 1933, de la revue Ordre Nouveau, à laquelle participait Denis de Rougemont et dont B. Charbonneau et J. Ellul ont été proches.

15. Membres du « Groupe de Bordeaux ».

16. En 1935, Bernard Charbonneau publie dans la revue Esprit une critique du rôle joué par la publicité dans la société moderne.

17. Lire Jacques Ellul, « Le fascisme, fils du libéralisme », Esprit, février 1937 (consultable sur le site de la BNF : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30048k/f75.r=ellul.langFR ).

18. Ce courrier montre clairement, s’il en était besoin, que leurs efforts sont dès cette époque très éloignés d’un projet consistant à « enrégimenter » d’une manière quelconque la jeunesse. Sur tout ceci, lire Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, op. cit., p. 99 et suiv., ainsi que la page 132, qui évoque les camps organisés après-guerre : « Nous étions plutôt des dilettantes et nous aimions marcher dans les Landes ou les Pyrénées parce que c’était chouette, tout simplement. C’était merveilleux de pouvoir se promener librement dans de grands espaces. Quant aux camps que nous avons organisés avec des étudiants, il s’agissait autant que possible d’en faire des camps libératoires. On leur faisait prendre conscience de la médiocrité d’une vie de petit-bourgeois et l’on mêlait étroitement la formation intellectuelle avec une formation très concrète et pratique. Ils faisaient du bateau avec moi et des randonnées avec Bernard. Et surtout, nous n’avions aucune intention nationale. À partir de notre expérience, nous critiquions les divers mouvements nationaux qui cherchaient à embrigader leurs membres. » Lire aussi, pour plus de précisions « Bernard Charbonneau : génie méconnu ou faux prophète ? Entretiens avec Patrick Troude-Chastenet », art. cit.

19. La lettre évoque l’accord passé entre Von Ribbentrop (ministre des Affaires étrangères du régime nazi) et le gouvernement français du 9 décembre 1938. Les accords de Munich, auxquels il est également fait référence, datent du 28 septembre 1938.

20. Peyranère est le lieu du camp organisé par B. Charbonneau en août 1938. Le camp de Nistos s’est tenu en août 1939.

21. Voir Patrick Troude-Chastenet, « Jacques Ellul, une jeunesse personnaliste », Revue française d’histoire des idées politiques, 1er semestre 1999, n° 9, pp. 74-75.

22. Voir sur ce point Sébastien Morillon-Brière, « Bernard Charbonneau en quarantaine 1939-1945) », in Écrits d’Ouest, n° 11, 2003, p. 199-206.

23. Patrick Chastenet, Entretiens avec Jacques Ellul, op. cit., p. 126.

 

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