« Nature, invention du progrès »

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Bernard Charbonneau

Nature, invention du progrès

Article paru en 1970 dans la revue Nature et aménagement

Qu’est-ce que la nature ? Si, comme l’entend le docteur Chanoit, la nature, c’est ce qui est à venir, si c’est la transformation perpétuelle de la société, du milieu, il est évident qu’il n’y en a pas et il ne faut plus employer ce mot de nature. Et alors, dans cette optique, quelle place reste-t-il pour la protection de la nature ?

Ma position serait différente : d’une part, je crois qu’il y a effectivement une nature qui correspond aux arbres, aux animaux, à l’espace, au silence, à la terre, on peut dire à la planète où l’homme est né, s’est développé, s’est transformé. Il est non moins vrai que cette nature est un produit social, culturel : ce sont les sociétés industrielles qui ont découvert la nature au sens plein du terme. La nature est une invention du progrès, elle est à gauche autant qu’à droite. Les écrivains les plus « réactionnaires » sont parfois les plus progressistes (Rousseau, Thoreau).

La nature – ou plutôt la conscience que la société moderne en a pris – est un produit du progrès ; mais cela ne veut pas dire qu’il faille la confondre avec lui. C’est précisément parce que la société moderne bouleverse de plus en plus rapidement et activement le milieu et l’homme que s’est éveillé le sentiment d’une part intangible à laquelle on ne saurait toucher sans le détruire. Il y a une nature, et une nature humaine, ainsi au niveau biologique. L’homme est le produit d’un équilibre qu’il ne peut pas bouleverser indéfiniment. Au-delà d’un certain niveau, la croissance de la population et de la production, en polluant l’air, l’eau, risque de détruire le milieu indispensable à toute vie et à tout bonheur humain. Il n’y a pas que le milieu biologique : une société invivable, sans rivières, sans arbres, sans silence, sans espace, peut aussi détruire la nature humaine en l’acculant à la névrose.

Est-ce qu’une position authentiquement moderne, au lieu de vouloir adapter indéfiniment l’homme à un milieu qui ne cesse de se transformer, ne consisterait pas au contraire à choisir de prendre en charge ce qui nous a été donné par la nature ? C’est ce que commencent à faire les sociétés et les individus les plus évolués, plus sensibles à ce problème que les Français. Le docteur Chanoit a parlé d’adaptation ; il est certain que s’il n’y a pas de nature, il n’y a qu’un problème : il faut adapter l’homme sans cesse, de plus en plus. Mais, même si l’on adopte ce point de vue, est-ce qu’on peut accélérer indéfiniment le rythme d’adaptation ? Est-ce que l’homme adapté ne sera pas perpétuellement en retard sur le milieu qu’il transforme ?

Allons au fond du problème. Nous ne sommes pas des dieux, nous sommes des hommes, c’est-à-dire des êtres naturels, liés à un certain nombre de conditions, à une terre que nous ne pouvons bouleverser indéfiniment sans tôt ou tard nous détruire. Et notre liberté consiste précisément à le savoir, pour jouer dans la mesure où nous le pouvons. Il y a une nature – et par conséquent une protection de la nature.

 

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