« Le sens de la terre chez Bernard Charbonneau », par Daniel Cérézuelle

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Daniel Cérézuelle

Le sens de la terre
chez Bernard Charbonneau

(Texte paru dans les Actes du colloque
« Bernard Charbonneau : habiter la terre », Pau, 2011)

« Je vous enseignerai le sens de la terre. »
(Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

Pour clarifier la place centrale que Charbonneau accorde à la question des relations que l’homme entretient avec la Terre, il faut d’abord partir de la compréhension du changement social qui est la sienne.

I. – La Grande Mue

Dès son adolescence urbaine, Charbonneau a su que l’essentiel de la transformation de la société à laquelle il assistait n’était pas le changement que des groupes humains essaient d’imposer à d’autres – au nom de leur conception du bien – par la force des haut-parleurs ou par celle des canons.

Bien plus que le jeu des forces politiques de droite ou de gauche, ce qui à ses yeux détermine les transformations de la vie des hommes, c’est d’abord et surtout ce qu’il appelle la « Grande Mue » de l’humanité, c’est-à-dire la montée en puissance accélérée du pouvoir de l’humanité dans tous les domaines.

Cette notion de Grande Mue est importante et elle est fréquemment utilisée par Charbonneau dans des textes rédigés à diverses étapes de sa vie ; nous nous bornerons ici à reprendre la définition qu’il en donne dans Le Système et le Chaos :

La croissance technique et économique indéfinie est à la fois le fait et le dogme fondamental de notre temps. Comme l’immutabilité d’un ordre à la fois naturel et divin fut celui du passé. La grande mue qui travaille les sociétés industrielles, et les autres à leur suite, est à la fois la réalité immédiate que nous pouvons appréhender dans le quotidien de notre vie et le moteur profond d’une histoire que religions et idéologies s’époumonent à suivre ; chaque homme l’expérimente à chaque instant et partout, par-delà classes et frontières elle met en jeu l’humanité. (1)

Comme on le voit dans ce court passage, Charbonneau a recours à cette notion de mue pour désigner un processus de transformation qui est fondamental, en ce sens qu’il affecte non seulement tel ou tel aspect de l’organisation de la société mais aussi la condition humaine dans son ensemble. On peut dire qu’il a la conviction d’assister à l’émergence d’une nouvelle civilisation humaine, phénomène qui par son ampleur et ses conséquences est comparable à ce que les historiens appellent la « révolution du néolithique » qui a résulté de l’invention des techniques agricoles. À certains égards, ce que Charbonneau appelle Grande Mue, d’autres historiens l’avaient appelé « révolution industrielle » mais ce terme ne satisfait pas Charbonneau car il relève d’un point de vue trop économiste, qui conduit à focaliser l’analyse sur l’apparition d’un nouveau mode de production autour d’un ensemble de techniques et à sous-estimer d’autres facteurs tout aussi importants, culturels ou spirituels par exemple ; de plus, cette notion suggère que pour l’essentiel les bouleversements du monde contemporain découlent des transformations économiques engagées au XIXe siècle. Cette notion de révolution industrielle lui semble donc sociologiquement trop partielle et historiquement trop courte, et pour caractériser les changements sociaux dont il est le témoin, et pour penser leurs enjeux à long terme.

De cette Grande Mue, Charbonneau souligne deux aspects, rendus clairement perceptibles par la Première Guerre mondiale. Elle se caractérise en premier lieu par une accélération de la montée en puissance du pouvoir humain dans tous les domaines, ce qui entraîne un bouleversement continuel de la nature et de la société, bouleversement qui échappe au contrôle de la pensée et finit par s’emballer comme un glissement de terrain qui dévale sa pente par simple inertie. Elle se caractérise aussi par une tendance à la totalisation. L’exemple de la Première Guerre mondiale nous montre que la course aveugle à la puissance exige la saisie de toute la population, de toutes les ressources industrielles, agricoles et forestières, de la totalité de l’espace aussi bien que de la vie intérieure des peuples, à qui on demande non seulement de participer par leurs actes, mais aussi de consentir intérieurement au conflit et même de justifier la logique anonyme qui va les détruire. On le voit : la notion de « révolution industrielle » offre un cadre conceptuel bien trop étroit pour penser ces transformations sociales et leurs enjeux.

Charbonneau a donc très tôt la conviction que le caractère le plus inquiétant de cette Grande Mue dont il est le témoin c’est qu’elle est animée par un mouvement de totalisation, auquel elle tend d’elle-même, par la force des choses (2), c’est-à-dire selon une nécessité qui se déploie de manière impersonnelle et indifférente aux projets humains. La Première Guerre mondiale puis la montée des totalitarismes ne sont que les préfigurations partielles du danger qui menace désormais l’homme, à savoir l’émergence et la mise en place d’une organisation sociale totale qui, échappant à toute conscience personnelle, serait l’équivalent d’un suicide spirituel de l’humanité. En effet, Charbonneau redoute que tout autant que la compétition pour la puissance politique, la recherche de la puissance technique et économique finisse par contraindre les hommes à se soumettre à une organisation totale qui seule pourra (peut-être) les sauver du chaos social et écologique, mais au prix de leur liberté :

Parce que notre puissance s‘élève à l’échelle de la terre nous devons régir un monde, jusqu’au plus lointain de son étendue et au plus profond de sa complexité. Mais alors l’homme doit imposer à l’homme toute la rigueur de l’ordre que le Créateur s’est imposé à lui-même. Et le réseau des lois doit recouvrir jusqu’au moindre pouce de la surface du globe. En substituant dans cette recréation l’inhumanité d’une police totalitaire à celle d’une nature totale. (3)

Le mouvement même de la modernisation expose donc l’humanité tout entière à un risque d’une nature nouvelle : pour échapper à sa soumission originaire à la nature, les exigences du progrès conduisent l’homme à se soumettre à une « seconde nature » qui serait sociale cette fois-ci, et tout aussi inhumaine que le fut la première. La déshumanisation par l’organisation totale, « l’inconcevable fin d’un monde parfaitement clos dans ses frontières » (4) : tel est l’enjeu de la rapide montée en puissance de la technique et de la science qui caractérise notre civilisation.

Ainsi Charbonneau a tout jeune la conviction qu’il vit dans un monde dont l’évolution menace à la fois – et pour les mêmes raisons – la nature et la liberté. Il a conscience aussi que cette évolution échappe en grande partie non seulement à la volonté mais aussi à la conscience de ses contemporains. Cette grande mue, qui s’effectue hors de la pensée, ressemble – de ce fait – à un phénomène géologique et elle en a le caractère irrésistible.

II. – La Grande Mue et le roc

Tout pousse à ce que cette grande mue se prolonge en s’accélérant. Elle nous projette de ce fait vers un avenir qui serait, si on ne fait rien contre la force des choses, celui de la fin de la nature et de la liberté. Un tel avenir, pour peu qu’on ose y penser est à la fois infigurable et insensé. Contre les idéologies progressistes et productivistes de droite ou de gauche qui justifient cette grande mue en célébrant le surcroît de puissance matérielle et économique qu’elle nous procure, tout en refusant d’en penser les conséquences, Charbonneau ne peut que refuser un tel avenir. C’est pourquoi il a cherché toute sa vie à susciter une action collective pour inventer un changement de civilisation capable de sauver en même temps la nature et la liberté.

Dès l’avant-guerre, dans les années trente, il se fait l’avocat dans les cercles personnalistes de rien moins qu’un changement de civilisation. Et dans sa manière de penser cette « révolution nécessaire » la question de la terre va devenir très vite centrale, et il n’en démordra pas de toute sa vie.

Finisterre (1931)

Je suis l’ultime cap
parmi les eaux fracassées,
bruyantes elles s’épanouissent en corolles
autour de mon silence.
Je suis le dernier espoir de la terre,
le dernier roc vivant.
Dans mon passé des continents,
des plaines, des fleuves et des hommes
se dispersent à l’infini.
Mais devant moi tout cesse,
seules les eaux cabrées
m’enserrent de leurs forces fluides
et peu à peu usent ma roche.
En un dernier effort je prolonge le sol et têtu, du plus profond des eaux
je résiste aux bonds de leur assaut
pour affirmer la terre une dernière fois.

La lecture des premiers textes de Charbonneau (carnets, dessins, poèmes, notes de voyages et de lecture), révèle que son adolescence et sa jeunesse eurent une dimension « rimbaldienne ». À bien des égards son goût de l’errance dans la nature ou dans les villes, son horreur des disciplines, des habits convenables et ses imprécations contre l’ordre social rappellent Arthur Rimbaud. En particulier certains poèmes ont une résonance nettement rimbaldienne. De fait, comme Rimbaud, Bernard Charbonneau jeune semble avoir éprouvé la liberté comme « puissance d’arrachement » à l’égard des pesanteurs de son milieu social. Cela l’a conduit à de longs vagabondages qui lui permettaient non seulement de s’arracher à l’étouffement de l’ici bordelais inévitablement un peu étriqué, mais aussi de découvrir là-bas les richesses sensibles du monde. C’est cette force d’arrachement qui l’habitait qui le conduisit en 1931 jusqu’à un de ces lieux qui pour un Européen lieu du début du xxe siècle étaient un véritable bout du monde, une « fin des terres » : le cap Ortegal en Galice espagnole. Pointe la plus occidentale du continent.

Mais la ressemblance avec l’auteur du Bateau ivre s’arrête là. Cette expérience lui inspire un poème qui atteste que dès ses 21 ans, en dépit des points communs qu’il avait avec Arthur Rimbaud, Charbonneau avait déjà choisi de suivre une voie qui était aux antipodes de l’extase rimbaldienne et plus généralement de la conception acosmique de la liberté qui était celle des romantiques. Face au grand large dans lequel tout se dissout et retourne au néant, l’image de la liberté et de la vocation de l’homme qui s’impose à son esprit n’est pas celle de l’Albatros de Baudelaire ni celle du Bateau ivre de Rimbaud, qui glissent sans attaches à la surface du mouvement des eaux, c’est au contraire celle du roc.

« Affirmer la terre une dernière fois » : ainsi, confronté à la possibilité historique de la fin de la terre et de la liberté, ce n’est pas le sens de l’azur, de l’idéal, mais plutôt le sens de la terre que Charbonneau nous invite à cultiver. Contre l’obsession typiquement adolescente d’une liberté radicale mais désincarnée, Charbonneau retrouve très tôt l’intuition fondamentale de Nietzsche qui, dans Ainsi parlait Zarathoustra, s’élevait contre le culte aliénant de l’idéal désincarné et proclamait : « Je vous enseignerai le sens de la terre. »

À ce moment-là, Charbonneau n’a que 21 ans. La précocité et la continuité de la pensée de Charbonneau sont remarquables. Cette image du Finistère, c’est celle qu’il mobilise à nouveau dans un recueil de textes rédigés au cours des années 1980 et dans lequel il tente de rassembler l’essentiel de son expérience. Il l’intitule précisément Finis Terrae (la fin de la terre). Et l’explication qu’il en donne est comme un commentaire de son poème de jeunesse.

Le vieil homme qui se hâte au terme de sa vie dans ce vestibule de l’an deux mil s’avance aujourd’hui vers l’extrême pointe d’un Finistère. Derrière lui, il laisse la terre, ferme bien que diverse. Des collines et des vallons se poursuivant dans le granit au fil scintillant des eaux. Des maisons et des écarts semés par des générations dans les arbres. Et devant lui le vide que l’horizon barre au loin de son trait fallacieux. L’océan, ouvert et mouvant, qu’anime un souffle sans fin, mais où l’on ne peut reprendre pied.
Derrière lui, des lieux, des temps qui l’ont mené jusqu’à ce terme où ils plongent soudain dans les embruns. Un passé, des règnes et des pensées : une histoire dont on ne sait si elle aura un avenir. […].
En cette fin d’un second millénaire toutes amarres sont rompues. Qui surplombe un tel Raz, s’il est sage ou borné baisse les yeux. Comme bien d’autres il n’envisagera que le court terme en fixant cette touffe d’ajonc là devant ses pieds dans le schiste : tel avatar de sa vie privée ou de l’actualité politique. Seul moyen d’éviter le vertigineux appel de l’abîme. Mais quand on est homme, comment ne pas lever la tête pour voir si dans cet infini tourbillonnant qui menace de vous engloutir, on ne distingue pas là-bas une voile ? […]
L’espèce humaine et la planète Vie en arrivent aujourd’hui à une fin des terres qui est une fin des temps. Des millénaires de nature et d’agriculture, de villages et de cités, s’engloutissent en quelques décennies. Et tout ce que nous pouvons savoir de l’avenir où ce grand changement nous mène, c’est que nous n’en savons trop rien : nous sommes trop lents pour tant de vitesse.

Devant nous « tout cesse, tout bascule » dit le poème. Et Charbonneau vieillissant précise que l’enjeu de ce grand déménagement du monde est total. « La totalité de l’espace-temps est en jeu, et avec elle le sujet. »

Face à ce risque total engendré par l’emballement incontrôlé de notre pouvoir d’agir sur les choses comme sur les hommes, Charbonneau choisit donc très tôt d’affirmer la terre, et toute son œuvre s’efforce d’expliciter les raisons et les conséquences de ce choix.

III. – La terre et l’arbre

Quelques années plus tard, en 1933, c’est une autre image, un autre symbole, qui va aider Charbonneau à fixer sa pensée et à donner une forme à son expérience intime de l’être-au-monde humain. C’est l’image de l’Arbre, qui résiste, qui s’élève vers la lumière et qui, parce qu’il a des racines enfoncées dans les profondeurs de la terre y puise des forces qui lui permettent de porter des frondaisons qui frémissent librement dans la lumière et aussi de porter des fruits. Au-dessus de cet arbre, le dessin d’une devise entremêle trois notions : Réalité, Volonté et Vérité.

Cette image de l’arbre, symbole de la liberté qui lutte pour son existence, Charbonneau va la garder et l’approfondir toute sa vie. Dans les années 70 ou 80, il dessine à nouveau un arbre au plafond de sa chambre dans sa maison du Boucau. Et sous ce dessin, il écrit cette phrase : « Ancré dans l’obscurité de la terre, l’arbre frémit dans la lumière. »

Pour préciser le sens de ce symbole, je vous propose de revenir à la devise de l’arbre de 1927 : Réalité, Vérité et Volonté entrelacées. Cela appelle quelques explications. Cette devise installe la Volonté comme moyen terme entre deux dimensions de l’Être que sont la Réalité et la Vérité et qui constituent chacune un monde spécifique.

Le monde de la réalité c’est celui de la nature et de la société (une seconde nature), sans lesquelles nous ne pouvons vivre, et dont les lois rigoureuses s’imposent à nous « par la force des choses ». Certes, c’est cette Réalité naturelle et sociale qui nous permet d’exister et de vivre ; nous ne pouvons pas nous en passer. Mais à cette ouverture il y a une contrepartie : dans ce monde de la réalité le jeu des forces naturelles ou sociales est soumis à la nécessité la plus stricte. Pour la nature : les lois de la pesanteur, de la thermodynamique, de l’entropie ou de l’écologie.

Quant à la société, c’est aussi le règne de l’efficacité, de l’argent, des hiérarchies qui pèse lourdement sur la vie sociale. C’est aussi la nécessité, la force des choses, qui préside à l’emballement irrésistible des techniques qui désorganise notre monde, qui préside aux entraînements de l’inconscient collectif qui jettent les nations les unes contre les autres. Enfin, c’est toujours la nécessité de l’efficacité et de la force des choses qui requiert l’émergence de formes d’organisation étatiques et technocratiques de plus en plus contraignantes.

Face à ce monde de forces naturelles et sociales, il existe, pour l’homme un autre monde : le monde de la Vérité, celui des aspirations de l’esprit humain à plus de justice, de bonté de beauté.

Or, laissés à leur logique propre, ces deux mondes de la Réalité et de la Vérité ne communiquent guère.

Et entre les deux domaines de l’Être, le dessin de Charbonneau pose le monde de la Volonté. C’est celui de l’action humaine, personnelle, c’est-à-dire libre et non nécessaire. Et ce n’est que par l’effort de cette volonté libre que les deux mondes en tension de la Réalité et de la Vérité peuvent communiquer un tant soit peu. Seul l’effort de la volonté libre peut permettre aux aspirations spirituelles du monde de la vérité de s’inscrire un tant soit peu dans le monde de la réalité, qui laissé à lui-même ne connaît que la nécessité.

Ainsi, et c’est là quelque chose de capital, la vocation de la liberté humaine n’est pas dans l’évasion, dans l’instauration d’une liberté pure et absolue mais dans l’incarnation. C’est-à-dire dans l’entre-deux, ce qui est bien plus difficile. Cette vocation d’incarnation demande à l’homme un effort terrible (comme l’avait bien compris Nietzsche, pour consentir cet effort il faudrait être un surhomme) devant quoi nous tendons à nous dérober, car comme l’écrit Charbonneau : « L’Homme est un animal qui rêve de liberté mais ne la supporte pas. »

Il convient de signaler ici que dans les années trente, cette façon de caractériser la condition – ou plutôt la vocation – humaine comme médiation libre entre deux pôles ontologiques en tension n’est pas totalement originale. On la trouve déjà dans la philosophie de Max Scheler qui est à la source des courants personnalistes. Elle est aussi reprise chez le théologien Emil Brunner. On sait (et je remercie ici Christian Roy de me l’avoir signalé) par une lettre de Charbonneau à Roger Breuil (nom de plume du pasteur Jézéquel) qu’il avait été intéressé par la lecture de textes sur ou de Brunner. Ajoutons aussi que cette tension entre Vérité et Réalité est un des fils conducteur du livre d’un autre précurseur de l’écologie politique, Denis de Rougemont, Penser avec les mains, publié en 1936.

IV. – Entre nature et liberté, une exigence d’incarnation

Pour Charbonneau, tout comme la sur-organisation totale de la société, la dévastation de la terre par la puissance technique est le résultat d’une désincarnation croissante de l’esprit.

Fasciné par la capacité de nos outils à nous délier de l’ici et du là, nous nous laissons emporter par le rêve d’une liberté désincarnée qui risque de tourner au cauchemar.

Ainsi, comme il l’écrit dans Le Système et le Chaos, « le développement incontrôlé menace l’homme dont l’esprit s’incarne en un corps » (5). Si l’homme n’arrive pas à maintenir la tension entre la réalité et la vérité, le domaine de la puissance va continuer à s’autonomiser et le déchaînement du pouvoir va menacer à la fois la nature et la liberté.

La croissance des moyens et le progrès de l’efficacité, qui jusqu’à un certain point favorisent la liberté, ont pour contrepartie une autonomisation des structures qui favorise la montée, dans tous les domaines, des dégâts du progrès. Dégâts écologiques, politiques et sociaux, mais également spirituels. En effet, qu’il s’agisse du progrès de l’organisation institutionnelle ou de celui de la puissance technique et industrielle, il arrive un moment où la croissance des appareils prive chaque individu de la possibilité d’incarner ses valeurs dans ses actions concrètes. La guerre totale, l’arme nucléaire, le totalitarisme aussi bien que la dévastation écologique de la planète sont le résultat de « la terrible logique de la science et de l’État abandonnées à eux-mêmes » (6). Évoquant le danger nucléaire il écrit :

La fin de la terre des hommes serait la conclusion d’une désincarnation progressive ; la passion de connaître pour connaître et celle de dominer pour dominer se seraient conjuguées avec le recul progressif de l’esprit devant le monde. La force fuyant l’esprit, l’esprit fuyant la force, plus vertigineusement que peuvent se fuir les nébuleuses.  (7)

Charbonneau est convaincu qu’il est vital pour la pensée de se traduire par des actes qui lui donnent une réalité matérielle, il est également convaincu que parce que l’homme est un être de chair, les conditions matérielles dans lesquelles il vit sont de la plus haute importance spirituelle. Comme il est attentif à la globalité de la personne, il se refuse à privilégier certaines conditions matérielles au détriment des autres. Par exemple, pour juger l’appareil productif d’une société il faut tenir compte non seulement du niveau de consommation mais aussi des conditions qui sont faites à la sensibilité dans la vie quotidienne.

C’est ce sens de l’incarnation qui, en politique, a conduit Charbonneau à répudier les théories libérales ou socialistes, qui réduisent l’expérience de la liberté à son concept et à des conditions isolables, techniques, institutionnelles ou économiques, coupées de leur fondement, c’est-à-dire de l’expérience vivante du sujet. C’est aussi ce qu’il reproche à la fascination moderne pour l’efficacité économique ou technique. De telles démarches sont fondées sur une représentation abstraite de la vie et, au nom d’une conception désincarnée de la liberté, s’accommodent trop facilement de la dépersonnalisation de la vie par la science, la technique, l’État, l’économie. Ce sont ces diverses formes de dépersonnalisation de l’existence que Charbonneau décrit et analyse dans ses livres.

C’est dans ce contexte que, dès les années trente, Charbonneau élabore sa réflexion sur la nature et la campagne, réflexion qui fournit la substance du livre qu’il publiera trente ans plus tard : Le Jardin de Babylone. Pour lui, dans un monde qui tend à devenir totalement organisé, la protection de la nature est une nécessité non seulement pour éviter des désastres écologiques et assurer la sécurité de l’humanité mais aussi pour protéger le besoin humain de liberté. En effet, être à la fois naturel et spirituel, l’homme a un besoin vital de rencontrer une nature hors de lui, pour y éprouver charnellement sa liberté ainsi que la richesse du monde. À ce besoin le milieu industriel et technicien moderne ne peut répondre que d’une manière très limitée et une artificialisation excessive du monde humain finirait par engendrer la fin de la liberté humaine. C’est pourquoi l’action environnementaliste doit donc apprendre à maintenir un équilibre entre deux exigences également nécessaires mais pourtant contradictoires : d’un côté se libérer de la nature en exerçant un pouvoir sur elle et d’un autre côté choisir de limiter notre puissance sur elle par besoin d’être libre dans la nature :

Nous ne pouvons pas esquiver notre condition, notre chance n’est pas plus dans le progrès que dans le retour à la nature. Elle est seulement dans un équilibre précaire entre la nature et l’artifice, que devra toujours maintenir la veille de la conscience. (8)

De cet équilibre entre les exigences de la terre et celles de la liberté, Charbonneau nous dit qu’il n’existe pas de modèle universel et intemporel mais que l’expérience nous en donne des exemples. En effet le plaisir des sens que nous éprouvons dans certaines campagnes nous dit qu’un équilibre délicat a été instauré et nous donne des indications sur la relation d’alliance que nous devrions établir avec la nature :

Nous avons vaincu la nature. Aussi devons-nous apprendre à ne plus la considérer comme l’ennemi que nous devons briser. Cette victoire fut parfois mesurée, comme dans la campagne telle qu’elle existe dans certains pays anciennement civilisés. En Europe, en Asie, dans quelques rares contrées d’Afrique et d’Amérique, l’homme s’est lentement soumis à la nature autant qu’il l’a soumise. Et le paysage est né de ce mariage où les champs et les haies épousent les formes des coteaux, dont les vallées portent leurs fermes et leurs villages aux mêmes points où les branches portent leurs fruits. Et comme on ne saurait dire où commence l’homme et où finit la nature dans le paysage, il est impossible de distinguer le paysan du pays  (9).

Qui considère la campagne dans nos pays d’Europe ne voit ni l’homme ni la nature mais leur alliance (10).

Bernard Charbonneau est très critique à l’égard des politiques de protection centrées sur la nature sauvage car ce faisant on oublie qu’en Europe quatre-vingt-dix pour cent de l’espace est occupé par la campagne. C’est pourquoi la manière dont nous cultivons la terre est au moins aussi importante que la manière dont nous protégeons les espaces sauvages ; le genre d’agriculture que nous mettons en œuvre détermine de manière décisive notre relation quotidienne à la nature et c’est une grave erreur que d’avoir négligé le problème posé par la transformation de l’agriculture en une industrie dont l’unique but est la production au moindre coût d’aliments et de matières premières. Or, nous rappelle Charbonneau, comme toute activité humaine fondamentale, l’agriculture joue dans nos vies un rôle pluridimensionnel et doit assurer plusieurs fonctions à la fois.

L’agriculture ne produit pas seulement des aliments nécessaires à la reproduction biologique de la vie humaine, elle a plutôt pour vocation de produire des nourritures. Les produits de l’agriculture devraient refléter la diversité des conditions naturelles locales et il devrait en résulter une variété de produits et de goûts différents selon les lieux. Cette variété des produits devrait se traduire par la variété des cuisines et des préparations locales qui devraient exprimer les relations complexes qui relient un individu à la nature, au terroir, au groupe social.

L’agriculture doit aussi assurer une fonction d’humanisation et d’entretien de l’espace, au bénéfice de l’ensemble de la société. Une authentique agri-culture doit garantir la reproduction à long terme des ressources naturelles nécessaires à la vie humaine ; elle doit nous protéger contre la pollution des eaux, contre une déforestation excessive, contre les inondations, l’érosion et la perte des capacités productives du sol, etc. En humanisant l’espace et en rendant nécessaire la présence humaine sur tout le territoire, l’agriculture associée à l’élevage permet une gestion permanente et réellement « économique » non seulement des ressources naturelles mais aussi des ressources humaines car elle évite la concentration des masses humaines dans un environnement urbain saturé.

L’agriculture est aussi créatrice de paysages et la mise en œuvre de la diversité de ses fonctions a pour effet la diversité et la beauté de paysages dans lesquels l’homme peut réellement se sentir chez lui. Charbonneau insiste sur le fait que, lorsque cette fonction de gestion du territoire est délicatement accordée à la spécificité locale des eaux, des sols, des climats et des variétés, il en résulte une extraordinaire diversité des campagnes, des paysages, des sociétés et des cultures locales.

Enfin, l’agriculture devrait avoir pour fonction d’atténuer les coûts sociaux de l’industrialisation et de l’urbanisation en fournissant à une population nombreuse la possibilité de vivre et de s’enraciner dans une campagne différente de toutes les autres.

Pour Charbonneau, l’agro-industrie est incapable d’assurer correctement les diverses fonctions d’une véritable agriculture ; l’uniformité et la laideur des paysages qu’elle engendre sont le symptôme d’une relation unidimensionnelle et déséquilibrée entre l’homme et une terre qu’il n’habite plus mais se borne à exploiter.

Cette sur-technicisation de l’agriculture a trois coûts qui sont trop souvent passés sous silence. Le premier c’est l’extension à la totalité du territoire des effets négatifs de l’industrialisation : pollutions, enlaidissement et perte de liberté.

Le second c’est la perte de la diversité des nourritures, des saveurs et des cuisines.

Le troisième c’est l’effacement de la diversité des sociétés locales. C’est ce phénomène, qui tend hélas à s’universaliser, qu’il analyse avec rigueur et passion dans son beau livre Tristes campagnes (11) en prenant l’exemple de la campagne Béarnaise qu’il a vu se décomposer en trente ans.

Conclusion

Ainsi, en généralisant ce que dit Charbonneau à propos de l’agriculture et de la campagne, il me semble que l’on peut maintenant caractériser le sens de la terre chez Charbonneau par quelques propositions.

Si Charbonneau s’est obstiné toute sa vie à poser le problème du saccage de la terre, c’est parce que la question de la terre est inséparable de celle de la liberté.

Ce saccage, qui risque de rendre la terre invivable, résulte des impasses où nous mène une conception désincarnée de la liberté.

Ce n’est pas en reniant sa liberté et en revenant à la jungle originelle que l’homme préservera la terre, mais en poussant jusqu’au bout cette liberté d’homme de chair.

Dire non à la probabilité de la fin de la terre et de la liberté où mène le déchaînement accéléré de la puissance humaine, c’est choisir d’affirmer la terre et de l’habiter. Et pas simplement de l’exploiter. Cela veut dire faire de la terre sa « maison ».

L’homme de chair doit donc entrer dans une relation non plus d’antagonisme mais d’alliance – ou de mariage, ou de mise en ménage (aménagement) avec la nature.

Pour cela il doit s’imposer de limiter l’exercice de sa puissance sur l’espace – temps. Cela veut dire qu’il doit passer des compromis avec la nature en vue d’établir un équilibre forcément précaire et diversifié en fonction des lieux.

Jusqu’ici c’est l’impuissance de l’homme qui l’obligeait à respecter la nature. Ce temps est révolu et désormais ses moyens donnent à l’homme l’illusion de pouvoir rompre avec la nature.

L’autolimitation de cet immémorial instinct de puissance que la nature a mis en lui, l’homme doit la choisir par amour de la nature et de la liberté. À une telle décision, rien ne l’oblige. Tout le pousse au contraire à accélérer la ruée vers toujours plus de puissance et d’efficacité.

Pour Charbonneau, le pas de la liberté, au contraire de celui de la vie, est libre et il est lourd d’angoisse, car il nous met en contradiction avec notre société.

Je lui laisse maintenant le mot de la fin :

On comprend qu’on soit tenté de fuir ce redoutable honneur qui nous découvre seul, portant la terre et l’univers sur nos épaules. Si l’homme, se réengloutissant dans le tout social, devait un jour se détruire avec sa maison, il aurait seulement démontré que sa liberté n’était qu’un mythe dépassant de trop haut la taille de l’anthropoïde. Et la nature aurait automatiquement rectifié son erreur. (12)

Notes

(1) Bernard Charbonneau, Le Système et le Chaos. Critique du développement exponentiel. Éditions Anthropos, Paris 1973. 205 p. Réédition Economica 1990, p. 3.

(2) Cette formule, que Charbonneau avait initialement choisie pour titre de sa « Somme », est importante. On notera d’abord qu’il s’agit d’une expression populaire pour qualifier des circonstances dans lesquelles l’esprit justifie le fait qu’il s’incline devant une nécessité qui relève des choses, c’est-à-dire d’un ordre qui n’est pas le sien et sur lequel il n’a pas prise. Or cette force des choses impersonnelle est évoquée par Charbonneau précisément au sujet de ces productions de la culture qui, dans la philosophie historiciste d’Hegel, expriment plutôt un mouvement de spiritualisation croissante : les progrès de la technique et de l’État. On remarquera ensuite que ce sous-titre qui attribue aux productions de l’esprit une impersonnalité qui devrait être réservée à celles de la nature, souligne un paradoxe sur lequel Charbonneau revient à plusieurs reprises dans son œuvre et en particulier dans Je fus, à savoir que plus l’esprit progresse et plus il s’expose à un risque radical d’aliénation.

(3) Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone. Éditions Gallimard, Paris, 1969. 281 p. ; p. 32. Charbonneau développera en détail cette idée dans Le Système et le Chaos.

(4) Bernard Charbonneau, L’État. Éditions Economica, Paris, 1987, p. 18.

(5) Bernard Charbonneau, Le Système et le Chaos, p. 128.

(6) Bernard Charbonneau, L’État, p. 421.

(7) Op. cit. p. 422.

(8) Bernard Charbonneau, Le Jardin de Babylone, p. 31.

(9) Op. cit., p. 27.

(10) Op. cit., p. 79.

(11) Bernard Charbonneau, Tristes campagnes. Denoël, Paris, 1973. 239 p.

(12) Bernard Charbonneau, Le Feu vert, p. 78. Éditions Parangon. Lyon 2009. 221 p.

 

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