La Spirale du désespoir

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Bernard Charbonneau

La Spirale du désespoir

(vers 1990)

Celui qui fait un pas de plus dans la voie de la vérité : de ce qui est ou doit être, le fait seul. Les informations, la culture qu’il a reçues, par ailleurs ne sont que le matériau de ce plus. Pourtant, l’énergie qui pousse son individu en avant, surgie des profondeurs de lui-même et de l’homme, source d’une seconde naissance, est bien antérieure à la sienne. C’est l’esprit qui le force à se distinguer du donné : à poursuivre le vrai au-delà du faux, à tirer le sensé de l’insensé, le bon du mauvais, l’utile de l’inutile.

Plus, donc seul. Ce fait, en même temps qu’il définit la condition première de toute liberté et chance de progrès humain, fixe l’intolérable prix dont il doit être payé par l’individu. Car ce pas le fait sortir de la troupe de ses frères. Même pas scandaleux, publiquement maudit, seulement perdu de vue. Automatiquement, il n’est plus là pour autrui. Seul, plus que le fou qui se donne l’illusion d’un public imaginaire ; car, entre autres forces de l’esprit, la raison le mène. En voulant proclamer sa découverte, il se rend muet.

Comme dans un cauchemar, sa parole – son cri – ne peut sortir de sa gorge. Du sommeil de tous quelqu’un s’éveille : « Notre maison est en feu ! » Aujourd’hui c’est même pire. Car il s’agit de la seule que nous puissions habiter ensemble : vivre libre sur terre. Parole terrible que celle d’un seul, qui ne peut être criée en plein air. Rentrée dans la gorge et la tête, elle étrangle. Unique recours pour s’en délivrer : les mots, à quelqu’un d’autre, sinon tracés sur le papier. Non, je ne suis pas seul, je parle, j’écris la même langue que des générations d’hommes. Si je suis seul, je le suis avec eux quand pour eux je me prends corps à corps avec les mots, les lois et les raisons du langage. Si nul ne m’entend, au moins, hors de moi, ces signes seront là, noir sur blanc. Peut-être que…

Non, je ne l’ai pas rêvé, je l’ai dit, même écrit ; l’œuvre de toute vie est là, abandonnée, tel un fruit tombé de l’arbre. J’ai dû parler, mais pour cette raison, à défaut du oui j’ai obtenu ce non qu’on ne dit même pas. Je reste seul, rendu muet par ma parole, nul prochain, nul public ne reconnaît son contenu. Vais-je m’en indigner, en souffrir ? – Car je ne l’ai pas dit pour être reconnu, mais parce que c’était vrai, pour moi et autrui. Et que la seule gloire vient d’en haut, non d’en bas : des ténèbres de plomb de la matière physique ou sociale. Qu’importe le succès ou l’échec ! Le sens de mes paroles dépasse mon individu. Je ne suis pas un auteur, un « créateur » comme On dit, mais un porteur, le facteur d’une nouvelle venue d’ailleurs.

Seul ? – Quoi d’étonnant ? puisque j’ai fait un pas de trop hors des rangs. Pourquoi m’indignerai-je parce que ma société refuse d’accepter une œuvre qui la met en cause ? On m’ignore ? – Mais je me suis écarté de la grand-route. C’est le prix payé pour les joies et le sens que la poursuite du vrai a donné à ma vie. C’est mon devoir, ma dignité. Ma vertu, celle qui jusqu’au bout aura orienté et mené en avant ma vie. Mais un homme est-il de taille à obéir au seul impératif de l’esprit ? Heureusement, être seul est aussi mon vice. Après tout, ce que j’ai à dire se suffit à lui-même. Mes amis, le public n’en veulent pas ? – Tant pis pour eux, c’est leur affaire ; quant à moi, ayant fait ce que j’ai pu, me voici en paix avec mon premier juge : moi-même. Autant que l’impératif de l’esprit, mon égoïsme m’y aide.

Malheureusement, le contenu même de mes paroles me pousse à faire un pas de plus. Car la force qui me contraint d’être seul n’est pas la mienne, si je le suis c’est pour autrui. Je ne suis pas un fou, muré dans son isolement, toute une œuvre vérifiée au long d’une vie en témoigne.
Je ne suis que le porteur d’une nouvelle importante et urgente : la terre et la liberté de l’homme sont en jeu. Ce n’est pas seulement la mienne mais la nôtre, ceci pour maintes raisons spirituelles autant que matérielles. Alors, de nouveau, je découvre à quel point il est terrible de ne pouvoir transmettre cette vérité qui fut le sens et la passion de ma vie. Heureusement, je ne suis pas un saint, mais un égoïste…

Une seconde nature, Sang de la Terre, 2012

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